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Par Dr. Prao Yao Séraphin, Analyste politique

Par Dr. Prao Yao Séraphin, Analyste politique

La Côte d’Ivoire se porte bien selon les autorités actuelles. Et pourtant, un peuple divisé ne peut pas construire un véritable développement. Après près d’une décennie de crise militaro-politique (2002-2011), la fracture sociale est réelle et la réconciliation reste le socle d’un nouveau départ. En effet, la réconciliation entre peuples, entre communautés ethniques ou culturelles, est sans doute la condition majeure pour une paix durable. Mais en Côte d’Ivoire, la Commission Dialogue Vérité Réconciliation (CDVR) n’a jamais travaillé dans le sens d’une vraie réconciliation. Ses méthodes sont illisibles et sa logique insaisissable. Par exemple, les Ivoiriens ne comprennent pas pourquoi le Président Banny remet son rapport au Président Ouattara avant d’entamer l’étape des audiences publiques. La CDVR est purement dans un délire incantatoire et religieux. Or, la réconciliation, objectif proprement éthique et spirituel, ne peut être atteinte par la vertu de vœux pieux, d’exhortations morales ou religieuses. Elle n’est possible que si certaines conditions sont mises en place : l’ouverture d’un espace de dialogue, l’ouverture à un travail de vérité et de justice, dans une certaine mesure au moins, en ce qui concerne l’histoire violente des relations passées, la reconnaissance d’un intérêt commun, des initiatives modestes et concrètes qui ouvrent le chemin. La CDVR doit redoubler d’effort pour réconcilier les ivoiriens. La réconciliation ne se décrète pas. La réconciliation est l’aboutissement de tout un processus qui comprend plusieurs étapes dont il faut déterminer la succession. Cette présente réflexion a pour seul but d’aider la CDVR à réconcilier les Ivoiriens. Nous présentons ici six pistes qui peuvent aider les Ivoiriens sur le chemin de la paix.

Première proposition : trouver des hommes et des femmes qui osent y croire. Dans un processus de réconciliation, il y a presque toujours quelques petits groupes d’hommes et de femmes qui osent croire que la réconciliation est possible, qu’il est possible de trouver des chemins d’un vivre ensemble pacifié. Pour cela, il faut identifier les acteurs en conflit. Dans le cas de notre pays, les acteurs sont les politiciens. Il faut les inclure tous dans le processus pour qu’il puisse réussir. Mais ce n’est pas parce que l’on est au pouvoir qu’il faut exclure l’opposition et l’empêcher de se réorganiser. La réconciliation ne peut réussir que dans un régime démocratique et non autocratique ne tolérant l’opposition que si elle est silencieuse. L’opposition doit retrouver sa place dans le processus de réconciliation. Le peuple doit lui aussi s’exprimer sur tous les sujets qui fâchent. Les députés pourront jouer un rôle important dans cette réconciliation décentralisée. Un des chemins de la pacification passe par l’échange et la guérison des mémoires : apprendre à écouter l’histoire racontée par l’autre, écouter la façon dont l’autre raconte ma propre histoire, apprendre à voir ou à revoir l’histoire de mon peuple, de ma communauté, à travers les yeux de l’autre, et cela réciproquement. Ce travail d’écoute relativise les oppositions, permet de comprendre, et par là ouvre à l’acceptation réciproque et à l’éventuelle négociation en vue d’une résolution du conflit acceptable de part et d’autre. Les religieux doivent aussi jouer leur rôle. Les religions sont des instances de sens, des forces de paix ; mais elles sont aussi, par elles-mêmes, des potentiels de violence, en raison de leur rôle fortement identitaire et de leur prétention à l’absolu. Le christianisme n’échappe pas à cette ambivalence des religions. Dans les églises, dans les mosquées, le message d’unité, de réconciliation, de paix, doit être apporté.

Deuxième proposition : il faudra que les ivoiriens sachent ce qui s’est passé dans notre pays, c’est-à-dire la vérité. « Tourner la page » n’est pas une formalité et, comme le disent si bien les latino-américains, « il faut avoir lu la page avant de la tourner ! ». La réconciliation ne peut être possible que quand la vérité est connue, que quand la justice est faite pour tous. Jusqu’à présent, aucun des combattants du camp du Président Ouattara n’a encore été inquiété alors que le Président Laurent Gbagbo et  Blé Goudé sont aux mains de la Cour pénale internationale au même moment que son épouse est gardée en prison au pays. Cette justice qualifiée de «justice des vainqueurs» n’aidera pas les Ivoiriens. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, comme dans le cas d’autres pays, la procédure d’aveu et le plaidoyer de culpabilité constituent, dans le contexte du pays, un élément central pour tenter de diminuer la surcharge de travail des tribunaux et accélérer les instructions judiciaires. En cas d’aveux complets, les accusés peuvent bénéficier d’une importante remise de peine. En dépit de leur part de responsabilité dans le génocide, les religieux semblent jouer un rôle non négligeable dans cette dynamique.

Troisième proposition : il faudra que la justice fasse son travail. A défaut de pouvoir juger tous les criminels, la condamnation d’un certain nombre d’entre eux est indispensable pour préserver un minimum de justice et l’idée même de justice aux yeux d’une population fortement meurtrie par des violations graves et massives des droits de l’homme. La justice consiste à dire le droit, mais aussi et surtout de chercher la vérité. Mais cette quête de la vérité, qui est apparemment l’objectif visé par le procureur, s’inscrit dans la complexité des réalités qui laissent surgir des interrogations. La question qui se pose ici est : comment faire en sorte que la vérité judiciaire ne conduise pas à empirer la situation ? Pour que des affaires soient jugées irrecevables par la CPI, elles doivent faire l’objet d’une véritable enquête et d’une procédure au sein du système judiciaire national. C’est pourquoi la justice ivoirienne doit être juste et impartiale dans le traitement des dossiers depuis 2002 à maintenant.

Quatrième proposition : il faudra la réparation. La recherche de ressources pour dédommager les victimes doit être intégrée dans les stratégies de reconstruction. Malheureusement, ces moyens font souvent défaut dans un pays sous-développé comme la Côte d’Ivoire. Un geste, aussi petit soit-il, est une marque d’attention qui réconforte les victimes. La reconnaissance des injustices subies et la création d’une symbolique appropriée pour rendre hommage à la mémoire des victimes sont aussi une forme de réparation d’ordre symbolique.

Cinquième proposition : pour tout niveler dans notre pays, une amnistie sera nécessaire. Les crimes les plus graves, tels que le crime de génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre sont impardonnables et imprescriptibles. Lorsque les auteurs de graves violations des droits de l’homme s’auto-amnistient, ils déclenchent une bombe à retardement dont leurs enfants pourraient être les victimes demain. Par contre, si les crimes de génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre sont imprescriptibles et inamnistiables, les peines que ces personnes encourent pourraient être réduites dans le cadre d’une mesure de clémence ou de circonstances atténuantes ou encore si ces personnes avouent leurs crimes et dénoncent les commanditaires. Il y a souvent une certaine tension entre vérité et justice : pour accéder à la vérité, il peut être nécessaire d’assurer à certains une non-poursuite judiciaire, une forme d’amnistie. Une des conditions cependant est que les auteurs de violences reconnaissent leur tort.

Sixième proposition : il faudra que les ivoiriens se pardonnent les uns les autres. Le pardon est difficile mais il est divin. Il est nécessaire à l’unité nationale et à la re-fondation de la nouvelle communauté ivoirienne. Paul Ricœur notait : « Il est certes utile — c’est le mot juste — de rappeler que tout le monde a commis des crimes, de mettre une limite à la revanche des vainqueurs et d’éviter d’ajouter les excès de la justice à ceux du combat ». Plus que tout, comme au temps des Grecs et des Romains, de réaffirmer l’unité nationale par une cérémonie de langage, prolongée par le cérémonial des hymnes et des célébrations publiques. Mais le défaut de cette unité imaginaire n’est-elle pas d’effacer de la mémoire officielle les exemples de crimes susceptibles de protéger l’avenir des erreurs du passé et, en privant l’opinion publique des bienfaits du dissensus, de condamner les mémoires concurrentes à une vie souterraine malsaine ?

En Afrique du Sud, un jeune qui a assisté à l’assassinat politique de son père, victime de l’apartheid, s’est exprimé en ces termes : « Ce procès concerne moins le pardon que la compréhension. Ce n’est pas que je ne veux pas pardonner, c’est que je ne trouve pas le pardon en moi. Je veux comprendre ce qui s’est passé. A partir du moment où je pourrai comprendre, je serai capable d’accepter que l’assassin et moi continueront à vivre côte à côte dans ce pays ».  Le pardon est ici la vertu du compromis au sens où il permet d’abandonner la dispute, mais sans trancher définitivement sur le fond : il suppose que l’on ait cherché à exprimer le tort subi et le tort commis, et que dans le différend irrémédiable entre les deux narrations ou les deux argumentations on ait accepté de construire une sorte de compromis qui rompt avec la reconduction de deux versions séparées. Cette proposition de pardonner les fautes de nos bourreaux n’est pas un simple accommodement ; elle nous paraît être une exigence de sagesse en tant que pratique de la vérité. Le pardon n’est pas la justice ni la vérité. C’est la prise en compte du compromis, par des paroles et des actes symboliques fondateurs, permet de sortir de la logique de sanction : un gagnant face à un perdant, qui relance le face-à-face. Un face-à-face qui finit toujours par s’annuler dans le morbide, comme une mort infiniment lente, insoutenable.