Laurent Gbagbo, ex président ivoirien et président du Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI) / Photo d’archive

Par Rodrigue ADJEI
Juriste-Politologue

A l’aune des élections municipales et régionales dans le pays, la Commission électorale indépendante (CEI), a remis aux différentes formations politiques, au cours d’une cérémonie organisée à l’espace Latrille Event le 20 mai dernier, la liste électorale provisoire. Laquelle ne comporte pas le nom de l’ex président Ivoirien, Laurent Gbagbo. Depuis, le PPA-CI, reste vent débout et dénonce la mesure discriminatoire d’exclusion de son président de la liste électorale.

La monture provisoire de la liste électorale ivoirienne, comptant 8.016.796 électeurs est au centre des débats publics du pays depuis le 20 mai 2023, et, pour cause, Laurent Gbagbo, l’ex président Ivoirien et président du Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), condamné par défaut par le régime d’Abidjan à 20 ans de prison, dans l’affaire dite  « casse de la BCEAO » survenue au cours de la crise postélectorale de 2010, n’y figure pas. Au demeurant, Laurent Gbagbo est déchu de ses droits civils et politiques par la justice de son pays, suite à une décision de la CEI, dirigée par Coulibaly Kuibiert.

Et pourtant, son parti, par la voix de Koné Katinan et de Me Habiba Touré, affirme que la radiation n’est pas justifiée et entend épuiser toutes les voies de recours juridiques pour la réintégration de Laurent Gbagbo sur la liste électorale.

Koné Katinan, porte parole du PPA-CI

Par ailleurs, Me Habiba Touré, accuse le président de la CEI de n’avoir pas suivi la procédure de la période du contentieux avant de radier Laurent Gbagbo de la liste électorale, avant d’exiger la présentation de la décision de justice à laquelle s’agrippe Coulibaly Kuibiert.

« Je mets d’ailleurs au défi n’importe qui, détenteur de cette décision, de la publier afin que les Ivoiriens voient si véritablement dans cette décision, on a déchu le président Gbagbo de ses droits civiques. On ne l’a jamais eue. Elle n’a jamais été signifiée », a insisté Me Habiba Touré, au cours de son passage sur les antennes de télévision life Tv, le lundi dernier.

Plus loin, le PPA-CI dénonce la tentative du parti au pouvoir,  à travers la CEI, de vouloir saper le processus électoral au seul profit du candidat du RHDP aux prochaines élections de 2025.

« Le rejet, par la CEI, de l’inscription du Président Laurent GBABO renforce davantage la suspicion de partialité et de sa caporalisation par le régime du RHDP. Dès lors, la question de sa réforme totale se pose encore avec acuité. En tout état de cause, le PPA-CI a toutes les raisons de ne pas faire confiance à cette CEI malgré toutes ses professions de bonne foi », a laissé entendre Koné Katinan, porte parole du PPA-CI au cours de la conférence de presse, relative à la non inscription de Laurent Gbagbo sur la liste électorale, le samedi 20 mai dernier.

Poursuivant, l’ex Ministre du Budget de Laurent Gbagbo, a indiqué que : « le RHDP et le gouvernement ne peuvent se berner d’illusions en pensant qu’ils peuvent aussi facilement exclure le Président Laurent GBAGBO de la vie politique. Un tel entêtement de la part du régime ivoirien fait courir de graves risques à la paix et la cohésion sociale. »

Pour sa part, Sébastien Dano Djédjé, Vice-président du PPA-CI, a qualifié la décision de la CEI « d’injuste » avant de relever que : « cela remet en cause la crédibilité de la Commission électorale indépendante (CEI). Le processus électoral perd de sa crédibilité avec des impacts sur la cohésion sociale, sur la paix durable que nous recherchons tous dans ce pays», et ce, à la cérémonie de remise officielle de la liste électorale provisoire aux partis politiques, qui s’est tenue à l’espace Latrille Event.

Coulibaly Ibrahim Kuibiert, président de la Commission électorale indépendante (CEI)

Arcbouté à la décision de la justice Ivoirienne de 2018, qui a condamné Laurent Gbagbo à 20 ans de prison et qui aurait entrainé par la suite la déchéance des droits civiques et politiques, ainsi que la radiation du président du PPA-CI des listes électorales du pays, Coulibaly Kuibiert, rétorque que la CEI se contente d’appliquer les décisions de la justice ivoirienne.

« On ne s’acharne pas sur Laurent Gbagbo. Il y a une décision de justice qui n’est pas l’œuvre de la CEI. La CEI ne fait qu’exécuter ce que la loi dit », a rappelé le président de la Commission Coulibaly Kuibiert, en réponse aux dénonciations du PPA-CI.

Et d’ajouter que « le tribunal territorialement compétent a confirmé la décision de la CEI quant à sa radiation de la liste électorale. Il viendra s’inscrire mille fois, mille fois il ne sera pas sur la liste électorale parce que le motif pour lequel il n’est pas sur la liste est la déchéance et non l’inscription ».

Par ailleurs, le président de la CEI invite le PPA-CA à utiliser la voie politique pour parvenir à ses fins, car dira t-il que « ce qui ne peut pas se résoudre juridiquement peut se résoudre politiquement », « la CEI fonctionne sur deux bases. La première, c’est la loi et la deuxième, ce sont les accords politiques. Allez dans le domaine du politique, allez là-bas et discutez. Et dès lors que les accords politiquent entérinent cela, nous allons exécuter. Qui sommes nous pour ne pas accepter ? » révèle t-il par la suite.

De l’avis de plusieurs observateurs de la vie politique ivoirienne, la radiation de l’ex président ivoirien, Laurent Gbagbo, des listes électorales augurent des lendemains orageux, sur la paix, la cohésion sociale et la réconciliation nationale.

Les signaux d’une crise électorale se mettent progressivement en place avec la volonté manifeste du parti au pouvoir, le RHDP d’utiliser l’appareil judiciaire du pays pour fragiliser l’opposition et écarter plusieurs leaders politiques de la course aux élections présidentielles de 2025, comme en témoigne la multiplication ces dernières semaines, des poursuites judiciaires à l’encontre de certains responsables du PPA-CI, en l’occurrence, les récentes convocations adressées au Secrétaire général du PPA-CI, Damana Adia Pickass.

Me Habiba Touré
Photo d’archive

La non prise en compte par le Gouvernement ivoirien, de plusieurs propositions formulées par l’opposition significative du pays, à l’issue de la phase 5 du Dialogue politique du 04 mars 2022, achève aussi de convaincre que le régime d’Abidjan, refuse d’ouvrir l’environnement politique de la Côte d’Ivoire, aux mesures d’apaisement, à la réconciliation nationale effective et à des élections crédibles, inclusives et démocratiques.

« L’élargissement de l’ordonnance du 6 août 2018 portant amnistie aux personnes qui en avaient été exclues, notamment l’ex-Président Laurent GBAGBO, Charles Blé GOUDE et les Militaires ; la libération des prisonniers politiques, civils et militaires des crises de 2010 et 2020 ; l’équilibre du découpage électoral ; la révision du code électoral », sont quelques unes des propositions de l’opposition ivoirienne formulées au 5e Dialogue politique, lesquelles devant désamorcer nombre de crises politiques et sociales, mais qui jusque là sont volontairement reléguées aux calendres grecs.

Et pourtant, pour la paix et la réconciliation nationale dans le pays, le Gouvernement ivoirien, se doit de faire des sacrifices et tuer sa morgue, afin d’en finir radicalement avec les crises électorales qui n’ont qu’endeuillé des familles et déconstruit le pays depuis des décennies.

Peu ou prou, engagé pour la réconciliation nationale aux lendemains de la crise politico-militaire qu’a connue le pays de 2002 à 2011, le régime d’Abidjan, semble ne pas avoir tiré les leçons des nombreuses crises électorales qui ont énormément affaissé la république et détruit les fondements de la démocratie pourtant en construction dans le pays.

Et pourtant, hier, au nom de la candidature d’Alassane Ouattara et surtout pour son éligibilité aux élections présidentielles dans le pays, le Rassemblement des républicains (RDR) a rendu le « pays ingouvernable » avec le soutien de Guillaume Soro, à la tête d’une rébellion pleinement engagée aux côtés du leader du RDR, Alassane Ouattara.

Pour la « démocratie » et le respect des « Institutions » du pays, les forces militaires pro-Ouattara, soutenues par des puissances occidentales, des multinationales, des pays de la sous-région et des ONGs, ont donc attaqué la Côte d’Ivoire en 2002 et en 2010, en laissant comme vestige plus de 3.000 morts, la déstructuration du climat social, le repeuplement de la Côte d’Ivoire et le bannissement des autochtones de leurs terres.

Si donc, les « mêmes causes, produisent les mêmes effets », il s’avère impérieux, pour la paix et la cohésion sociale, que l’Etat de Côte d’Ivoire créé les conditions idoines pour la démocratisation du processus électoral, avec la réintégration de Laurent Gbagbo, de Guillaume Soro et de Charles Blé Goudé, sur l’actuelle liste électorale provisoire qui sera affichée dès le 30 mai prochain.

En attendant que le Gouvernement Ivoirien ne lâche du lest et que le Saint Esprit visite les âmes et la conscience des dirigeants du pays, le PPA-CI de Laurent Gbagbo, hic et nunc «exige le rétablissement immédiat du droit de vote du Président Laurent GBAGBO en l’inscrivant sur la liste électorale conformément à la décision de la CADHP du 25 septembre 2020 » et « rend le gouvernement entièrement responsable des risques de troubles que la décision de rejet de l’inscription du Président Laurent GBAGBO fait courir au pays. »

Le Gouvernement Ivoirien saura t-il préserver la paix et créer les conditions d’une élection présidentielle sans violence et sans contestation ?

La question reste entière, étant donné que du côté du RHDP, il s’agit de « tout boucler » et de « tout gérer » sans les poids lourds de l’opposition Ivoirienne, aux fins de s’assurer une victoire écrasante au soir des élections présidentielles de 2025.