Echangeur du Carrefour Solibra Abidjan

Alors que de nombreux pays en développement et notamment africains n’ont pas atteind les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) prévus sur la période 2000-2015, le monde est entré dans la période post OMD avec la définition de nouvelles priorités de développement. Des Objectifs dits de Développement Durable (ODD) ont ainsi été définis pour la période 2015-2030. Si cette nouvelle initiative mondiale qui proroge les OMD au-delà de 2015 est salutaire et bienvenue, elle ne saurait nous faire l’économie d’un bilan et d’une analyse approfondie du niveau d’atteinte des OMD au niveau globale du monde en développement mais surtout au niveau régional Africain.

Aussi, dans cette course au développement, certains pays africains dont la Côte d’Ivoire, le Gabon, la République Démocratique du Congo et le Kenya, pour ne citer que ceux-là, aspirent à l’émergence dans la décennie 2020 à 2030. Les spécialistes s’accordent pour définir l’émergence selon les critères (1) du revenu par habitant qui doit être intermédiaire, c’est-à-dire permettre au citoyen du pays en question d’accéder à des biens et services dans son pays correspondant à 10 à 75 % des biens et services auxquels accède le citoyen à revenu moyen de l’Union Européenne ; (2) de la croissance économique qui durant au moins une décennie doit être supérieure à la moyenne mondiale (on parle de rattrapage économique) et (3) les transformations institutionnelles profondes qui intègrent les économies concernées aux échanges mondiaux.

Au vu de ces critères, l’émergence économique semble portée principalement par des indicateurs économiques et économétriques dont la relation avec la durabilité ou la soutenabilité sociale et environnementale n’est pas systématiquement synergique.
Dès lors, se pose la question de savoir comment devenir pays émergent de façon soutenable. Cette question en appelle plusieurs dont celle sur la place de la formation et de la recherche scientifique dans l’émergence soutenable des pays africains. En d’autres termes, quelle relation chercheurs-décideurs pour le développement durable de l’Afrique ? Quoi qu’ancienne, cette question demeure d’actualité en Afrique à un moment ou ce continent est plus que jamais au centre des questions de développement et de croissance économique du monde.
Pour y répondre, nous ferons un rappel historique de la place qui a été celle de la science dans le développement de l’Europe. Nous reviendrons ensuite sur la place actuelle de l’Afrique dans le développement économique du monde avant de porter notre regard sur la relation chercheurs-décideurs en Afrique et la nécessité de la formation et de la recherche scientifique pour le développement durable de ce continent. La présente contribution constitue en elle-même un pas dans le sens des recommandations qui seront faites à l’endroit des chercheurs mais aussi des décideurs et acteurs de développement.

LE SIECLE DES LUMIERES ET LE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET SOCIAL DE L’EUROPE

Le siècle des lumières en Europe désigne le moment au cours duquel les philosophes et hommes de savoir européens ont décidé de combattre l’obscurantisme par la promotion des connaissances. Cette période du XVIIIe siècle (1715 – 1789) se veut éclairée par la lumière des connaissances et la diffusion du savoir. Il s’agit d’une période de confiance en la capacité de l’homme à se déterminer par la raison. D’après certains auteurs, six traits majeurs marquent la période des lumières dont les trois premiers sont (1) la primauté de l’esprit scientifique sur la providence, (2) les progrès de l’esprit critique à travers le questionnement perpétuel pour établir de nouvelles évidences ou confirmer des anciennes et (3) la réflexion politique marquée par la théorie contractuelle qui consacre la responsabilité de l’Etat et donc de ses tenants.
Ces trois premières caractéristiques sont suivies par celles de (4) la désacralisation de la monarchie, (5) l’affirmation de l’idée de tolérance et (6) le déisme.
Comme on peut le constater, l’esprit critique et la recherche scientifique sont à la base de la période des lumières du XVIIIe siècle européen portée principalement par la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Un des meilleurs symboles en France de cette période est la rédaction de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772) dirigée par le philosophe écrivain Dénis Diderot et le mathématicien Jean le Rond d’Alembert et rédigée par 150 savants, philosophes et spécialistes de toutes les disciplines.
La fin du XVIIIe siècle apparait aussi comme la véritable période préindustrielle de l’Europe. Faut-il vraiment s’en étonner quand on sait que la révolution industrielle est avant tout le fruit de découvertes et d’innovations scientifiques et technologiques et que comme indiqué plus haut ce siècle fut celui de la primauté de l’esprit scientifique sur le dérisoire ? Il s’en est donc suivi dans les pays européens une ère industrielle depuis la fin du XVIIIe siècle en Angleterre et le début du XIXe siècle en France. Une véritable transition démographique a été observée, marquée par un déséquilibre entre les taux de natalité restés constants et une chute de la mortalité due à de meilleures conditions socio-économiques et sanitaires de vie. Aujourd’hui, la fin de la transition démographique est marquée globalement à l’échelle de l’Europe par un équilibre entre faible mortalité et faible natalité alors que les effets environnementaux (pollution environnementale et changements climatiques) de la croissance industrielle européenne affligent un lourd tribu aux pays les moins développés de la planète, du fait de leurs faibles capacités d’adaptation.

LE ROLE DE L’AFRIQUE AUJOURD’HUI DANS LA CROISSANCE ECONOMIQUE DU MONDE

Il ne fait plus l’ombre d’un doute que l’Afrique est aujourd’hui au centre des enjeux de développement du monde. L’Afrique a en effet un avenir prometteur avec ses ressources minières et minéralières et ses ressources humaines si elle réussit son intégration régionale et une bonne redistribution des bénéfices tirés de l’exploitation de ses ressources. Selon Mo Ibrahim, Président de la fondation qui porte son nom, l’Afrique regorge de 95% des ressources prouvées de platine du monde, 75% de celles de phosphate, 60% de celles de diamant, près de la moitié du stock de cobalt et de chrome et plus du quart de celui de Bauxite. Près de 90% de ces ressources reste encore à exploiter quand près du tiers des terres arables non exploitées de la planète sont africaines. Ce sont là autant de potentialités dont l’exploitation ne profiterait pas aux africains si elle est faite avec les aides internationales ou même les investissements privés étrangers. Aussi bien pour Mo Ibrahim que pour Donald Kaberuka, Ex-Président de la Banque Africaine de Développement, il faut passer aux investissements africains en Afrique ; proposer des schémas audacieux où les pays africains prendraient en charge leur propre développement. L’Afrique contribuerait ainsi à la croissance du monde sans s’oublier elle-même.

DE LA RELATION CHERCHEURS-DECIDEURS POUR LE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET SOCIAL DURABLE DES NATIONS AFRICAINES.

La collaboration entre chercheurs et décideurs, en Afrique notamment, est complexe, multiforme et souvent difficile à mettre en œuvre. Diverses raisons expliquent cet état de fait parmi lesquelles l’on peut citer (1) l’inexistence fréquente d’une politique de recherche adéquate pour faire face aux problèmes publics majeurs, (2) la méconnaissance et/ou l’ignorance de certains décideurs quant à l’existence d’une recherche pertinente pour faire face aux enjeux de développement (3) l’existence d’une bureaucratie au niveau décisionnel et politique empêchant l’appropriation et l’utilisation effective des produits de la recherche, (4) la faible compréhension qu’ont les chercheurs du processus de décision politique, des enjeux et de sa pertinence ou leur refus et/ou incapacité à en tenir compte, (5) le manque de volonté ou la faible capacité de certains chercheurs à diffuser les résultats de la recherche, (6) la déconnexion de certaines recherches de leurs bénéficiaires.
Comme on peut le noter, les responsabilités sont partagées. Comment dans un tel contexte envisager un développement soutenu et durable en Afrique? L’aspiration légitime et même courageuse des africains à un développement porté par eux-mêmes aux fins de le rendre plus juste et équitable pour tous leurs fils est louable mais les fondements manquent de toute évidence. Comment l’Afrique peut-elle envisager exploiter ses ressources minières et minéralières à son avantage quand elle n’a même pas la technologie pour leur découverte et leur exploitation? Quand elle reste dépendante du commerce exclusif des matières premières et non de leur transformation locale ? Comment peut-elle compter sur sa population jeune quand cette dernière n’est pas bien formée en tout lieu et est à la merci de la moindre pandémie pour laquelle un laboratoire de pays développé n’aurait pas développé le vaccin ou le traitement ? Quand cette jeunesse est à la merci de la moindre catastrophe naturelle parce que peu éduquée et préparée à y faire face ? Même l’intensification agricole pour nourrir cette population est assujettie à la création de nouvelles techniques et technologies agricoles ou à la maîtrise de celles existantes.
Toutes ces questions nous ramènent au rôle fondamentale de la formation et de la recherche scientifique pour tout développement soutenu et durable. Les nations développées l’ont tellement bien compris que même la communication autour des budgets publics alloués à la recherche scientifique dans certains domaines stratégiques est contrôlée. De même les pays dit émergents aujourd’hui consacrent des budgets importants à la recherche scientifique et sont bien connus dans le monde pour leur appropriation des technologies existantes. La plupart des génériques de médicaments sont aujourd’hui produits par des pays émergents qui se sont approprié ces technologies. Que dire alors de la recherche dans le domaine des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) pour lesquelles les pays émergents asiatiques excellent ? L’Afrique quant à elle excelle encore dans la consommation des NTIC et des génériques de médicaments.

Il est grand temps que l’Afrique emprunte le chemin du vrai développement, celui d’une émergence soutenue et durable, celui qui replace (1) l’éducation et la formation de sa jeunesse ainsi que (2) la recherche scientifique au centre de tout développement. Les responsabilités entre chercheurs et décideurs étant partagées, quelques pistes pour y parvenir sont les suivantes :

1. Que dans chaque pays africain, des politiques d’éducation et de formation d’une part et de recherche scientifique d’autre part, calquées toutes sur les besoins du marché de l’emploi (pour la formation) et sur les enjeux majeurs de développement (pour la recherche scientifique) soient établies.

2. Que les politiciens africains, parce que sous la pression de nombreuses urgences de développement ne se trompent de combat et comprennent que la formation et la recherche scientifique sont le gage de tout développement durable. Ils doivent pour cela faire respecter les engagements financiers des états vis-à-vis de la formation et de la recherche scientifique et les accroitre au fil des ans et des enjeux stratégiques. Le non respect par exemple des engagements d’Abuja de rehausser les financements publics à la recherche à 1% des PIB des pays Africains depuis 1980 n’est tout simplement pas compréhensible pour des pays qui aspirent pourtant à se développer durablement.

3. Que les décideurs fassent de la collaboration avec les universités leur priorité pour les actions de développement. Les universités et centres de recherche peuvent aider les ministères et autres acteurs de développement dans le suivi-évaluation de leurs projets de développement. Elles peuvent être au commencement pour faire l’état des lieux et éclairer les politiques, suivre la mise en œuvre des recommandations et en faire le contrôle. Elles peuvent et doivent être des instruments de développement. Cela peut en second lieu accélérer leur autonomisation financière par la rémunération de leurs prestations.

4. Que les chercheurs africains, au niveau de leur pays respectifs et ensuite au niveau régional africain, questionnent les principaux problèmes de développement à la lumière des savoirs déjà mobilisés, de sorte à élaborer les équivalents de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Il ne s’agira pas forcement d’en faire de vrais encyclopédies comme au XVIIIe siècle mais d’en faire des bases de données actualisées régulièrement, dans un langage adapté et utile aux acteurs de développement et aux hommes politiques ou leurs conseillers.

5. Il urge que nos universités se dotent de cellules ou centres de recherche opérationnels pour s’attaquer aux problèmes de développement de nos pays. Il y va de l’autonomisation financière de nos universités mais aussi et surtout de l’appropriation et la conduite des activités de recherche précédant ou accompagnant les actions de développement dans le respect des procédures et méthodologies scientifiques qui elles seules sont les garants de la validité des résultats et donc de la durabilité des solutions proposées aux techniciens. Il ne s’agira pas seulement pour les universités de mettre en place ces centres de recherche mais d’aller à la conquête des acteurs de développement et des politiques pour présenter ce qu’elles peuvent faire avec valeur ajoutée. Ces centres devraient ainsi s’approprier les urgences de recherche opérationnelle pour le développement des pays et les faire selon les normes de recherche, garants de la soutenabilité des solutions.

6. Que les Enseignants et Enseignants-chercheurs africains se débarrassent, pour ceux qui en sont encore porteur, des ego surdimensionnés et promeuvent le savoir avec leurs collaborateurs, jeunes ou vieux, avec les politiques, les acteurs de développement et les populations. La principale caractéristique du porteur du savoir étant par essence l’humilité car il sait par avance que ce qu’il sait est infiniment petit dans le monde du savoir.

Brama KONÉ, PhD, Ing.
Maître de Conférences des Universités du CAMES
S/D Developpement de la Recherche,
Ministère Enseignement Superieur et Recherche Scientifique de CI

SOURCE: Brama KONÉ