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Par Prao Yao Séraphin, Enseignant-Chercheur et analyste politique

Le nom de Felix Houphouët-Boigny restera à jamais lié au Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Après sa création en 1946, le PDCI demeurera pendant longtemps en Côte d’Ivoire le parti unique. Cette situation trouve une explication dans le contexte de l’époque. Les contradictions principales opposant les nouveaux Etats à l’impérialisme international amène ceux-ci, par tactique, à reléguer à l’arrière-plan les contradictions secondaires qui caractérisent les rapports intra-sociaux. Aussi la recherche d’une solution globale à cette situation aboutit inéluctablement au choix entre le régime démocratique à Parti Unique ou à multiples partis. En raison de l’absence de véritables classes sociales antagonistes et malgré la persistance de quelques relents de tribalisme, de régionalisme et chauvinisme, l’instauration du Parti Unique répondait  au souci constant d’homogénéisation heureuse et concrète des conceptions diverses  en matière de développement. Mais  la vie des peuples est un perpétuel renouvellement fondé sur la tradition mais toujours tourné vers l’avenir dans une permanente adaptation aux réalités d’un monde en évolution.

 La création du Front Populaire Ivoire (FPI) en 1982 va restaurer le multipartisme en Côte d’Ivoire. Mais le fait marquant dans notre pays, c’est l’éclatement du PDCI après la mort de son fondateur. Le Rassemblement Des Républicains (RDR), l’Union pour la Démocratique et la Paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) sortiront des entrailles du PDCI. Aujourd’hui, tous ces partis se retrouvent au sein du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP). Ils postulent partager en commun, une philosophie, l’houphouëtisme. Selon le PDCI-RDA, l’houphouëtisme est un humanisme pragmatique, reposant sur la liberté, la justice, la démocratie, la tolérance, le dialogue et la paix. Notre plus grand étonnement, chaque fois que la question de l’houphouëtisme est évoquée, est de voir cette option idéologique traitée comme la manifestation d’une pathologie de l’esprit fondée sur la paix. Les « disciples » d’Houphouët ne sont pas toujours des hommes de paix. Le Président Ouattara se réclame de cette idéologie. Et pourtant, depuis qu’il est au pouvoir, les actes qu’il pose démontre qu’il est TOUT sauf un houphouëtiste. Nous avons expressément relevé quatre faits qui prouvent qu’il ne pratique pas l’houphouëtisme dont il se réclame mais plutôt l’ « Adoïsme ».

1.      Houphouët pratiquait la géopolitique

Pour tenir comptes des équilibres régionaux et la justice sociale, Houphouët a développé le concept de géopolitique. Pour bien gérer le pays, il fallait tenir compte des diversités ethniques et culturelles. Aussi, il formait des gouvernements, dans lesquelles se retrouvaient toutes les sensibilités. Dans les gouvernements Houphouët, il y avait à la fois des Bété, des Baoulé, des Agni, des Senoufo… Il n’y avait pas que des Baoulé de son ethnie. Le Président Ouattara préfère gérer le pays avec les ressortissants de sa région et parfois de sa religion. Il a laissé aujourd’hui aux futures générations un concept méconnu dans les démocraties modernes mais bréviaire en Côte d’Ivoire : le rattrapage ethnique. Cette réelle volonté d’exclure les autres ethnies de la Côte d’Ivoire, de la gestion des affaires de l’Etat, a accentué la fracture sociale dans notre pays. Les bouches restent fermées mais les cœurs sont remplis de haine et de vengeance. Il est infiniment dommage que l’actuel Président laisse cette empreinte indélébile dans notre mémoire.

2.      Houphouët choisissait ses cadres selon la compétence

Avec Houphouët, la géopolitique allait de pair avec la compétence. Il ne s’agissait pas de choisir des « bras cassés » pour aller au combat. C’est la raison pour laquelle, il a accordé la priorité à l’éducation nationale, à l’enseignement technique et professionnel, à l’enseignement supérieur et à la recherche scientifique. D’énormes sacrifices budgétaires ont été consentis pour ce secteur qui a fait le bonheur et la satisfaction de tous : des cadres ivoiriens ont été formés, dans les meilleures conditions, dans les plus prestigieuses écoles et universités, tant en Côte d’Ivoire qu’à l’extérieur. Le président Félix Houphouët-Boigny formait des gouvernements de méritants. N’était pas ministre qui voulait mais qui pouvait. Avec l’actuel Président, certains ministres n’ont pas achevé leur scolarité et pourtant ils sont à des postes sensibles. En lieu et place des ministres nous avons des « mini-ministres ». C’est le patronyme qui prime sous le Président Ouattara et non la compétence.

3.      Houphouët était un homme de paix et de dialogue

Sous Houphouët, les différends entre les différentes parties du pays étaient réglés de façon pacifique. Des slogans tels que «la Paix n’est paix un mot, c’est un comportement» ; «le Dialogue est l’arme des forts» ont fini par être intégrés dans le vécu et le comportement des ivoiriens qui sont, somme toute, un peuple profondément épris de paix. Il avait en effet mis en place le cadre d’une concertation politique et sociale pour discuter des affaires de l’Etat. Il s’agissait du «Conseil National», une instance de dialogue qui permettait d’anticiper et de désamorcer les situations pouvant conduire à des crises majeures ou à des conflits. Avec le Président Ouattara c’est l’argument de la force qui prime et non la force des arguments. C’est avec la force qu’il résout tous les problèmes à tel point qu’il est devenu le père de la diplomatie belliqueuse. Les maliens se souviendront pendant longtemps de la façon avec laquelle il voulait régler le problème malien.

4.      Houphouët respectait ses opposants

Le Président Houphouët  avait du respect pour ses opposants. Malgré la ténacité de Laurent Gbagbo, il n’a jamais voulu l’éliminer. On se souvient que lorsqu’il était malade et alité en 1993, il a demandé à s’entretenir, en privé, avec son opposant historique  Laurent Gbagbo. Personne n’appelle à son chevet, au seuil de sa mort, un ennemi. Il manifestait  de cette manière une courtoisie rare dans le monde politique. Deux adversaires politiques obstinés qui n’appartiennent pas à la même famille politique se parlent dans le secret comme un père s’entretiendrait avec son fils avant de tirer sa révérence restera un récit invraisemblable. Le Président Ouattara n’écoute pas son opposition et méprise ses opposants. Lors de la campagne électorale, il avait promis un statut à l’opposition mais une fois au pouvoir, ce statut est devenu un objet de chantage. Et pourtant, dans une démocratie, l’opposition doit jouer un rôle important dans la construction de la nation avec ses critiques et propositions. Au lieu d’accepter les propositions de l’opposition dans le cadre d’un dialogue républicain, son parti, le RDR, préfère voir les opposants au cimetière. Les propos ainsi tenus du secrétaire général de son parti ne relèvent pas d’une idéologie de paix. Il va sans dire que le Président Ouattara qui demeure le président de ce parti n’est pas prêt pour discuter avec son opposition.

Conclusion

Pour résumer la gouvernance sous Félix Houphouët Boigny, c’était simplement  la période de l’« houphouëtisme » pour  emprunter le terme sacré à Feu  Balla Keita.  Ce dernier  avait défini le contenu de cette doctrine politique comme « la pensée, l’action et les actes du président Félix Houphouët-Boigny au service de la Côte d’Ivoire, de la paix, du progrès et de l’unité dans la construction de la nation ivoirienne. L’houphouëtisme est aussi un humanisme soutenu par le dialogue fraternel et la tolérance au cœur de l’action politique au service du développement de la Côte d’ivoire et de l’Afrique ». La pratique du pouvoir par le Président Ouattara diffère de celle du Président Houphouët. La Côte d’Ivoire est un pays où le  changement doit s’opérer dans la stabilité et l’harmonie. Si aujourd’hui la réconciliation piétine c’est à cause de sa pratique étrange du pouvoir.