En Côte d’Ivoire, quatre ans après la fin de la guerre civile, les criminels commencent à rendre des comptes. Pour l’instant, ce n’est que dans le camp de Laurent Gbagbo. Mais demain, ce sera peut-être aussi dans le camp d’Alassane Ouattara. Alors, jusqu’où ira la justice ivoirienne ? Florent Geel est le directeur Afrique de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

« La justice ne doit pas s’arrêter évidemment au jugement de la crise post-électorale, mais doit investiguer sur 10 ou 20 ans de crimes en Côte d’Ivoire et faire en sorte que les victimes puissent être rétablies dans leurs droits. Ça sera probablement une des conditions de cette réconciliation dont on parle tant en Côte d’Ivoire. »

Florent-Geel

Florent Geel, Directeur Afrique de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH)

Par Christophe Boisbouvier

Le 4 août, le Commandant Séka Yapo a été condamné à vingt (20) ans de prison pour l’assassinat en 2011, du chauffeur d’un ancien ministre. Mais cet individu est surtout le chef présumé des escadrons de la mort et le principal suspect dans la disparition de GuyAndré Kieffer en 2004. Est-ce que vous pensez qu’il sera jugé un jour pour ces crimes ?

Nous l’espérons, en tant qu’organisation de défense des droits de l’Homme. Nous l’espérons aussi pour les victimes avec lesquelles on travaille depuis cette époque. Cela prouve que la justice ne doit pas s’arrêter, évidemment, à la crise post-électorale, mais doit investiguer sur 10 ou 20 ans de crimes en Côte d’Ivoire, et faire en sorte que les victimes puissent être rétablies dans leurs droits. Ça sera probablement une des conditions de cette ré- conciliation dont on parle tant en Côte d’Ivoire.

En mars dernier, Simone Gbagbo a été condamnée à 20 ans de prison pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Mais elle n’a pas été jugée pour les crimes de sang qui lui sont reprochés. Est-ce que vous pensez qu’elle le sera un jour ?

Nous l’espérons. Nous travaillons dans ce sens-là. Il y a une procédure judiciaire en cours aujourd’hui qui la vise, elle, ainsi qu’un certain nombre de membres du régime pro-Gbagbo. De la même façon que des Frci. Ce procès devrait avoir lieu. Que ce soit un ou plusieurs procès, ils devront avoir lieu, mais surtout différemment du premier procès. Le premier procès était un procès assez inique, assez politique, en l’absence totale de victimes. La seule victime, c’était l’Etat, en quelque sorte. La démonstration a été faite qu’on ne peut pas organiser, à nouveau, un tel procès. Il faut un procès transparent, avec des preuves, avec des témoins solides. La véritable donne qui change, c’est la présence des victimes qui sont là pour témoigner, pour dire. ”Un tel a commis ce crime-là”. Voilà ce qui est arrivé à ma famille. Voilà ce qu’on a pu voir. Et ça, ça doit changer la donne. Mais il faut aussi une vraie volonté des autorités politiques.

Est-ce qu’on peut imaginer, un jour, Simone Gbagbo et le Commandant Séka Yapo, l’ancien chef de sa sécurité, dans le même box des accusés ?

Ça serait une vraie logique d’autant plus que des témoignages très précis existent sur l’activisme de Séka Yapo, Séka Séka, comme on l’appelle. Pendant la crise post-électorale, il a enlevé des gens, il a tué des gens. Ça, aujourd’hui, on en a des preuves. Dans un premier temps, on souhaite que ces procès de la crise post-électorale aient lieu comme un procès pédagogique, dans lequel il y a aussi bien des Frci que des pro-Gbagbo qui sont inculpés et qui doivent rendre des comptes. Et ensuite, on espère pouvoir remonter le temps de l’impunité et juger pour les crimes qui ont eu lieu dans la décennie des années 2000.

Du côté du camp Alassane Ouattara, la nouveauté, depuis un mois, c’est que la justice ivoirienne a inculpé une quinzaine de chefs militaires, des anciens Frci. Comment accueillez-vous cette nouvelle ?

Très favorablement. Cela a été un long processus. C’est une demande que nous avons faite depuis plusieurs années. En alimentant ces procédures judiciaires, c’est un bon signal pour montrer la volonté du président qu’il n’y ait pas d’impunité, qu’il n’y ait pas non plus de sélectivité dans les poursuites, et qu’il n’y ait pas une justice des vainqueurs. Maintenant, inculper des gens, c’est pas les juger, et il faudra passer assez rapidement, une fois que les enquêtes seront terminées, à la phase de jugement. Et ça sera une fois que ces individus seront condamnés, s’ils sont coupables, qu’on pourra véritablement dire qu’une justice équitable se sera passée en Côte d’Ivoire.

Parmi ces quelques quinze militaires pro-Ouattara, est-ce qu’il y a de gros poissons?

Oui. Il y a quand même deux Com-zone, Chérif Ousmane et Losséni Fofana qui sont des hauts placés dans la hiérarchie des Frci. Ils sont inculpés essentiellement pour leur responsabilité dans l’offensive qui a eu lieu à l’Ouest du pays, en mars avril 2011, et probablement pour leur implication dans ce qu’on appelé le massacre de Duékoué, le 28 mars 2011. En gros, les Frci, en prenant la ville, ont arrêté et exécuté au moins 500 personnes, en majorité des hommes et des jeunes hommes, considérés comme des opposants, des miliciens, des soldats pro-Gbagbo.

Sur cette tuerie de Duékoué, il y a également un suspect important ?

Oui. Celui qu’on appelle le lieutenant Konda. Un individu qui est devenu le commandant de zone, qui a, selon nos enquêtes, commis de nombreux crimes par la suite. Donc, ça sera le début de l’examen de l’ensemble de son œuvre criminelle.

La nouvelle de ces inculpations est tombée trois mois avant l’élection présidentielle. Est-ce un geste du candidat Ouattara pour prouver qu’il n’y a pas de justice des vainqueurs en Côte d’Ivoire ?

C’est probablement le cas. Pour autant, on ne peut pas dénier à Alassane Ouattara le fait qu’il ait toujours dit, dans ses déclarations publiques, qu’il n’y aurait pas d’impunité, qu’il n’y aurait pas de sélectivité dans cette justice et que tous ceux qui ont commis des crimes devront rendre des comptes. C’est aujourd’hui, semble-t-il, la concrétisation de ces promesses. Il aura fallu son implication personnelle. Il aura fallu aussi beaucoup de mobilisation de la société civile, de nombreuses organisations dont les nôtres, des victimes aussi, pour arriver à ce résultat. Ça n’a pas été simple. Donc, on espère que cette promesse ira jusqu’au bout parce que c’est une œuvre nationale, ce n’est pas l’œuvre d’un homme. C’est évidemment la nécessité pour un pays de tourner la page, mais de l’avoir lue avant, et d’avoir mis de côté des acteurs de l’instabilité que sont les hauts criminels de la crise post-électorale.

Vous restez dubitatif. Si Alassane Ouattara est réélu, craignez-vous, une amnistie générale ?

Il a toujours dit que non. Des déclarations laissent penser que ça reste une possibilité pour un certain nombre de personnes, aussi bien chez les pro-Gbagbo que chez les Frci. Ça sera, en tout cas, une très grande erreur politique si on ne fait pas tout ce processus pour, à la fin, dire : ”personne n’est responsable”. Ça serait une grande erreur politique vis-à-vis des Ivoiriennes et des Ivoiriens qui, eux, ont vu, ont vécu, qui sont, d’ailleurs, en train de se faire indemniser pour les crimes qui ont été vécus. L’amnistie n’est pas une solution. On l’a très bien vu en 2001. Il y a eu une amnistie qui n’a amené qu’à la guerre car l’impunité est un boomerang qui nourrit les conflits futurs.

Propos retranscrits sur RFI par Kisselminan COULIBALY (L’inter N°5148 du Jeudi 13 Août 2015)