Par Jean-Claude DJEREKE

Le 5 mai 2020, le Pape François a nommé Jacques Assanvo Ahiwa, prêtre du diocèse de Grand-Bassam, évêque auxiliaire de l’archidiocèse de Bouaké. Certaines personnes n’ont pas tardé à se demander si le nouvel auxiliaire n’avait pas vocation à succéder à Paul-Siméon Ahouanan, si l’objectif à long terme de cette nomination n’était pas de permettre à l’actuel archevêque de Bouaké de succéder, dans un an ou deux, à celui d’Abidjan qui aura atteint l’âge de la retraite (c’est Paul VI qui en 1966 décida que tout évêque devrait rendre sa démission à 75 ans), si l’intention du Vatican n’était pas de remplacer un ébrié par un autre ébrié et un membre du clergé d’Abidjan par un autre membre du clergé d’Abidjan et si tout cela était catholique. Qu’est-ce qui est vrai et faux dans ces interrogations ?

Quoiqu’étant évêque à part entière, un auxiliaire est nommé à la requête de l’évêque diocésain pour aider ou secourir (“auxilium” en latin) ce dernier dans sa triple charge de sanctification, d’enseignement et de gouvernement. Par conséquent, l’auxiliaire dépend de l’évêque diocésain, travaille sous son autorité. En d’autres termes, l’auxiliaire reçoit de l’évêque diocésain sa feuille de route (ce qu’il peut faire et ce qu’il ne peut pas faire), ce qui ne signifie pas qu’il est inférieur à l’évêque diocésain, ni que ce dernier devrait le piétiner, l’humilier ou le maltraiter. Les deux évêques sont appelés à collaborer dans le respect pour le bien du Peuple de Dieu. Cette collaboration peut bien se passer (comme celle de Yago et Dacoury à Abidjan) ou mal se passer (comme celle de Bernard Yago et Laurent Yapi à Abidjan, d’Auguste Nogbou et Marie-Daniel Dadiet à Korhogo, de Bernard Agré et Joseph Aké à Abidjan). Ne voulant probablement pas avoir à “gérer” des auxiliaires “rebelles” ou ayant une forte personnalité, certains évêques diocésains préfèrent aujourd’hui travailler avec des vicaires généraux plutôt qu’avec un auxiliaire.

Quoi qu’il en soit, on n’est pas auxiliaire éternellement. Un jour ou l’autre, l’auxiliaire est nommé à la tête d’un autre diocèse. Ainsi, Yapi fut transféré à Abengourou en 1979, Dacoury à Grand-Bassam en 1994, Dadiet à Katiola en 2002, Aké à Yamoussoukro en 2006. La vérité qui se dégage ici, c’est que l’évêque auxiliaire, en règle générale, ne jouit pas du droit de succession (canon 403 du Code de Droit canonique de 1983, § 2). C’est l’évêque coadjuteur qui succède automatiquement à l’évêque diocésain en poste (canon 403 – § 1). C’est le cas de Jean-Salomon Lezoutié qui, nommé coadjuteur le 3 janvier 2009, succéda à Mgr Laurent Mandjo, le 28 novembre 2015 à Yopougon.

Au regard de ce qui précède, on peut penser que le nouvel évêque auxiliaire de Bouaké n’a pas été nommé pour succéder à Mgr Ahouanan et que, le moment venu, un évêque ne viendra pas nécessairement de Bouaké pour diriger l’archidiocèse d’Abidjan. Mais qui peut savoir si les hommes n’agiront pas différemment ? Sommes-nous Dieu qui a la capacité de sonder les cœurs et les reins ? François de Sales ne disait-il pas que “là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie” ? Et puis, qui peut jurer sur sa tête que l’Église est vaccinée contre le tribalisme, le népotisme, le favoritisme et les combines de toutes sortes ? Dans l’Histoire, tel ou tel pape ne nomma-t-il pas ses neveux cardinaux ou évêques ? En 1999, le Bamiléké André Wouking ne fut-il pas rejeté avant d’être accepté à contrecœur par les prêtres béti de Yaoundé ? Nous devons donc rester vigilants et espérer que certaines personnes ne manœuvreront pas pour envoyer Ahouanan à la place de Kutwã, car cela s’apparenterait ni plus ni moins à une confiscation du siège d’Abidjan par le couple ébrié/clergé d’Abidjan. Après le magistère de Yago, Agré et Kutwã, il serait souhaitable que l’archidiocèse d’Abidjan accueille un évêque qui n’appartienne pas à ce diocèse pour ne pas donner l’impression qu’il est la propriété privée du clergé d’Abidjan. Car, si des évêques du Sud sont envoyés au Nord, à l’Ouest, à l’Est et au Centre, pourquoi n’enverrait-on pas au Sud un évêque originaire du Nord, de l’Est, de l’Ouest ou du Centre ? Ou bien on est catholique, ou bien on ne l’est pas. En tout cas, discourir constamment sur la catholicité ou l’universalité de l’Église ou prendre pour devise la parole de l’apôtre Paul selon laquelle “il n’y a plus ni Juif ni Grec car tous vous êtes un en Jésus-Christ” (Galates 3, 28) n’est point compatible avec la volonté de faire de tel ou tel diocèse la chasse gardée d’un groupe ethnique.

Par ailleurs, on voit que certains évêques sont nommés hors de leurs diocèses d’origine (Boniface Ziri, Joseph Aké, Alexis Touabli, Gaspard Bebi, Ignace Bessi, Bruno Yedoh, Siméon Ahouanan) pendant que d’autres sont nommés chez eux (Jean-Pierre Kutwã, Salomon Lezoutié, Raymond Ahoua et Marcellin Kouadio). À quoi obéit ce deux poids, deux mesures ? Une telle façon de faire est-elle cohérente et juste ?

Enfin, pourquoi nommer un auxiliaire à Bouaké alors que les sièges de Yamoussoukro, Odienné et Korhogo sont vacants ? Pourquoi avoir muté Marcellin Kouadio à Daloa si c’était pour laisser la capitale politique sans pasteur ? Bédié et Ouattara lui auraient-ils fait payer son homélie critique du 7 décembre 2013 en la basilique Notre-Dame de la Paix de Yamoussoukro ? Si la réponse est “oui”, cela signifie que ceux qui dirigent aujourd’hui notre Église détestent la vérité et sont soumis à des politiciens criminels et menteurs.

Qu’il soit diocésain, coadjuteur ou auxiliaire, l’évêque, dont il importe de rappeler qu’il est choisi par pure grâce et non parce qu’il est plus intelligent et plus vertueux que les prêtres et fidèles laïcs qui lui sont confiés, n’a pas d’autre modèle que le Christ, le bon berger, qui prend sur ses épaules la brebis fatiguée, qui soigne la brebis malade, qui va à la recherche de la brebis perdue, qui donne sa vie pour ses brebis (Jn 10, 11-16). Ce sont sur ces qualités du bon berger que le Pape François s’appuya pour inviter les évêques nommés en 2019 à “mener une vie simple, ce qui est un témoignage que Jésus nous suffit et que le trésor est constitué plutôt de ceux qui, dans leur pauvreté, représentent sa personne, à ne pas s’entourer d’assistants serviles, à ne pas aspirer à être confirmés par ceux qu’ils doivent confirmer, à faire des visites pastorales régulières car visiter, c’est rendre proche celui qui fait exulter de joie” (https://www.la-croix.com/…/Le-leitmotiv-pape-Francois-nouve…).

À deux prêtres qu’il ordonnait évêques en la basilique Saint-Pierre de Rome, le 24 octobre 2013, le même François faisait remarquer que “l’épiscopat est le nom d’un service et non d’un honneur [car] l’évêque doit servir et non dominer” (https://fr.zenit.org/…/etre-eveque-est-un-service-non-un-h…/).