Le blues de l’enfant terrible !

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C’est assurément, le livre de ce début d’année 2015. D’abord, par son titre : Présidentielle d’octobre 2015 : Non à l’appel de Daoukro ! Ensuite, par sa thématique : la prochaine élection présidentielle ; qui, forcément, interpelle tout Ivoirien. Enfin, par le nom de son auteur : Tiburce Koffi. Prix Ivoire 2009, pour son fabuleux roman Mémoire d’une tombe, c’est un écrivain majeur, dans notre espace littéraire national ; un intellectuel et debater, dont les prises de position, pour être marquées par la fougue et la passion, ne laissent pas indifférent.

Une analyse de FOUA Ernest de Saint Sauveur

FOUA Ernest de Saint Sauveur

FOUA Ernest de Saint Sauveur

Publié aux Editions du Souvenir, Non à « L’appel de Daoukro », selon son auteur, est une adresse citoyenne aux Ivoiriens. Un « angounda » ; en langue baoulé, des « réflexions, méditations, analyses ». Un essai, sans en être. Jusque-là Directeur de l’Institut National des Arts et de l’Action Culturelle (INSAAC), Tiburce Koffi a cru devoir, en tant que « citoyen libre de mon pays, et surtout en tant qu’écrivain et intellectuel ayant pris une part active et non négligeable (…) dans le débat et même le combat politique ivoiriens de ces quinze dernières années », donner son point de vue sur « L’appel de Daoukro ». Cet appel, lancé le 17 septembre 2014, dans la capitale de l’Iffou, par le président du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), Henri Konan Bédié, s’inscrit en faveur d’une candidature unique au sein du Rassemblement des Houéphouétistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), en faveur d’Alassane Ouattara, l’actuel chef d’Etat ivoirien, pour la présidentielle d’octobre 2015.

Ce livre, s’offre au lecteur par une couverture sans attrait, où le noir et le gris des couleurs dominantes, s’allient au rouge-sang du titre, pour traduire l’état d’esprit morose (pour ne pas dire plus) de l’auteur et, surtout, les périls qu’il voit poindre sur la Côte d’Ivoire, par l’effet de cet « Appel ». Les 127 pages de cet opuscule s’ordonnent en un sommaire, qui propose : une préface ; un préambule ; des chapitres (au nombre de 6 et qui, ici, sont nommées « Méditations ») ; une conclusion ; et un post-scriptum.

La préface, ici, est l’affaire de Guy Pierre Nouama ; membre fondateur, comme Tiburce Koffi, du ‘’Mouvement pour le Néo-Houphouétisme’’. En tant que préfacier, l’ancien journaliste sportif, ne se soustrait pas à ce qui est attendu de lui : présenter, sous les angles qui appellent l’intérêt du lecteur, le livre soumis à sa réflexion. Et le faisant, il va même jusqu’à disputer à l’auteur, la prime du propos spécieux, du paradoxe et de la mauvaise foi. Raison pour laquelle, nous l’incluons dans cette analyse du livre de Tiburce Koffi.

Dès l’entame donc, le préfacier nous assène ses vues : l’appel de Daoukro, « bride les ambitions et exclut une partie de la population de la gestion de la chose publique » ; c’est un « système de verrouillage indécent » ; une « forfaiture » ; et un « tissu d’incohérences et de non-sens » (PP. 12-13). Rien moins que ça ! Mais l’ancien directeur de cabinet au ministère de la Famille, de la Femme et de l’Enfant, ne s’arrête pas à ces amabilités. D’un ton exalté – et je le vois joindre le geste à la parole –, il appelle le peuple de Côte d’Ivoire à la révolte : « Dans un élan de résilience, tous ceux qui croient à l’avenir de la Côte d’Ivoire (…), doivent se lever pour montrer le chemin de la vérité et de l’honneur à ceux-là qui veulent travestir l’histoire pour servir des desseins inavouables » (P. 14). Et puis, dans une chute ahurissante d’imposture, il prévient les responsables du parti doyen : « Le PDCI-RDA (…) doit rester le parti de masse qu’il a toujours été et non devenir un parti ultralibéral dominé par les forces de la spéculation contre lesquelles le Président Houphouët-Boigny s’est, au demeurant, battu toute sa vie durant » (P. 15).

Voyez l’amalgame, sciemment – je devrais dire, vicieusement – posé ! Quel lien y a-t-il entre le combat d’Houphouët contre les spéculateurs (les maîtres du négoce international) et « l’Appel de Daoukro » ? Pince-sans-rire, le préfacier dit de l’auteur, qu’il a la « constance d’un homme fidèle à ses engagements qui déterminent sa conduite » (P. 11). Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ? Quoi, un homme constant, fidèle à ses engagements, celui-là même qu’on a vu hier, successivement, soutenir Bédié puis s’en détourner ; chanter la geste de Gbagbo puis le renier ; clamer son amour pour Ouattara puis le dénigrer, aujourd’hui ? Oui, assurément : il y a là, de la « constance » et de la « fidélité » ! Mais, désolé de le dire de cette façon, il s’agit de constance dans… l’inconstance ! Un ami, commun à nous deux, Tiburce et moi, l’a dit, sourire en coin, à sa façon pleine de sous-entendus : « Tiburce, est resté égal à lui-même ! »

Sans s’écouter parler, le préfacier regrette que tout le monde se réclame, aujourd’hui, de Félix Houphouët-Boigny et de sa philosophie « avec un opportunisme plus ou moins éhonté et décevant » (P. 12). Il peut écrire ça, lui qui est membre fondateur du « Mouvement pour le Néo-Houphouétisme » ? Avant les « Néo-Houphouétistes », il y avait, n’est-ce pas, les « Anciens Houphouétistes » ? Alors, question : entre le groupe des anciens houphouétistes et celui des nouveaux houphouétistes, lequel peut-on soupçonner « d’opportunisme » ? Disons-le autrement, et en empruntant aux politiques ivoiriens des termes de leur lexique : entre les « houphouétistes de la première heure » et les « houphouétistes de la dernière heure », quels sont ceux à qui, avec son bon sens, l’on peut attribuer la palme de l’authenticité?

Guy Pierre Nouama écrit encore : « L’appel de Daoukro a ceci d’inacceptable qu’il divise. Il ne peut donc pas prospérer. (…). C’est un tissu d’incohérences et de non-sens comme l’atteste le barbarisme auquel il aboutit : l’acronyme PDCI-RDR » (P. 13). Oui, c’est une évidence, le message de Bédié divise, au sein du PDCI. Mais, ce n’est qu’une intention ; et cette intention, fût-elle celle de Bédié, président du PDCI et du Directoire du RHDP, n’engage (cela va sans dire !) que son auteur. C’est juste un appel. Que dit-il exactement ? Extrait du discours de Bédié, lors de la visite d’Etat du président Ouattara dans l’Iffou, le 17 septembre 2014 « A Daoukro, je réitère, de façon explicite, ce message que je ferai valider par une Convention jumelée du PDCI-RDA et du RDR au sein du RHDP dont j’assume la présidence. En attendant, sans trahir les décisions du XIIème Congrès du PDCI-RDA, je donne des orientations fermes pour soutenir ta candidature à l’élection présidentielle prochaine. Je demande à toutes les structures du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire et des partis composant le Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix, de se mettre en mouvement pour faire aboutir ce projet. Tu seras ainsi le candidat unique de ces partis politiques pour l’élection présidentielle de 2015 sans préjudice pour les irréductibles qui voudront se présenter en leurs noms propres.

Tel que libellé, l’appel de Daoukro dessine trois axes forts. 1. En prélude à la tenue du XIIème Congrès du PDCI-RDA, Bédié donne des orientations fermes pour soutenir la candidature d’Alassane Ouattara, à l’élection présidentielle de 2015. 2. Il fera valider ce message par une Convention jumelée du PDCI et du RDR. 3. Fort de son statut de personnage historiquement légitime dans son parti et en Côte d’Ivoire, il demande à toutes les structures du PDCI et des partis membres du RHDP, de se mettre en mouvement pour faire aboutir ce projet. Il y a même un quatrième message, perceptible dans les derniers mots de cet « Appel » : les irréductibles (sous-entendu, ceux qui refuseront de s’aligner sur cette position), peuvent se présenter ; mais ce sera en leurs noms propres. Ils ne pourront prétendre à l’investiture, ni du PDCI ni du RHDP.

Ceci est-il difficile à comprendre ? D’ailleurs, n’est-ce pas, qu’au PDCI, on l’a compris comme tel, et que des candidatures sont annoncées déjà, du sein même du parti créé par Houphouët-Boigny : Kouadio Konan Bertin dit KKB, Charles Konan Banny, Essy Amara, entre autres ? Où se trouvent là, les « incohérences » qu’évoque le préfacier ? Par ailleurs, où se trouve l’acronyme « PDCI-RDR », dans cet appel ? A quel moment de son intervention de Daoukro, Bédié a-t-il prononcé cet acronyme, parlé de fusion du PDCI et du RDR ? A-t-on même déjà entendu quelque responsable du PDCI, du RDR ou du RHDP, l’énoncer publiquement, officiellement ? Voir une chose là où elle n’est pas, et vouloir convaincre son monde qu’elle y est, cela s’appelle, si l’on veut être gentil, « abuser les gens » !

L’auteur, Tiburce Koffi, pour sa part, relève, dans le préambule, son soutien passé au régime actuel des « héritiers successoraux et factuels d’Houphouët-Boigny » : « Oui, avoue-t-il, j’ai milité pour l’avènement de ce régime comme, dans un passé récent, je le fis pour celui de Laurent Gbagbo et ses refondateurs. L’histoire retiendra que j’ai divorcé ensuite avec ces derniers. Je l’ai fait avec la conviction jamais démentie, que l’enfant de Mama, le Woody comme le surnommèrent ses fanatiques, avait démérité – trahissant ainsi mes attentes… » (P. 21). Ainsi, d’une veste à une autre (on lui en dénombre au moins trois, dans ces « quinze dernières années »), l’intellectuel et écrivain Tiburce Koffi, est resté « constant », « fidèle à ses engagements ». Ce sont les autres, ces souverains avec qui il a cousiné (à Yop, on dira, « mangé »), qui ont failli à leurs serments, trahi ses attentes ! Quelles sont donc, ces attentes que l’intellectuel reporte, d’une décade à une autre, sur les princes qui se succèdent dans le fauteuil présidentiel, sans que ceux-ci puissent les assouvir ?

Au vrai, l’appel de Daoukro est une affaire purement interne à la coalition politique dénommée RHDP, et comprenant le PDCI, le RDR, le MFA, l’UPCI et l’UDPCI. Certes, cette affaire intérieure au RHDP nous concernent tous, nous Ivoiriens, d’une certaine façon ; mais elle ne nous sera une affaire d’Etat que dans la mesure où elle pourrait mettre en péril nos vies, en péril la nation. Est-ce en réalité le cas ? Tiburce Koffi le pense, et il le dit : « L’appel de Daoukro entretient des zones d’ombre qu’il est nécessaire de débrouiller, sous peine de conduire le pays dans une autre impasse aux conséquences imprévisibles » (P. 36). Pour lui, cet appel est « une option antidémocratique et irréaliste » (P. 37) ; parce que, dit-il, ce message n’engage que son seul auteur (Bédié), et ne fait pas l’unanimité au PDCI-RDA, ne ressortant pas d’une « large consultation avec les structures de décisions de ce parti (Convention ou Congrès) » (P. 38). De son point de vue, l’appel de Daoukro est un « non-sens politique » ; car, énonce-t-il, le PDCI ne gagne rien à renoncer ainsi à conquérir le pouvoir d’Etat, si ce n’est « le spectre de son extinction future et programmée » (P. 42). En s’inscrivant dans le message de Bédié, le PDCI, présage-t-il, ne ferait rien d’autre que « céder définitivement (ou pour un très long temps) au RDR la place de leader historique » qu’il occupait sur l’échiquier national. Et cette perspective horrifie notre confrère, qui écrit alors : « Il y a fort à parier que le RDR fera tout pour maintenir à jamais cet ascendant sur le PDCI-RDA : aucun parti politique ne renonce à une place de leader qui lui permet de gouverner, d’accaparer le pouvoir et de ‘’placer’’ ses cadres (compétents ou non) aux postes-clés de l’administration étatique ou semi-privée » (P. 43).

Quel drame, ce serait pour notre pays, n’est-ce pas, que le RDR maintienne son ascendant sur le PDCI-RDA, qu’il accapare le pouvoir et place ses cadres aux postes-clés de l’administration étatique ou semi-privée ? Oui, assurément : une terrible « impasse aux conséquences imprévisibles » ! D’autant que Tiburce Koffi, notre héraut national, notre éveilleur, n’étant pas membre du RDR ni d’aucun parti du RHDP, ne pourrait conséquemment, être « placé » dans aucun poste-clé de l’administration. N’est-ce pas qu’il entend déjà (avec cette affaire de candidature unique au profit de Ouattara) les gens du RHDP parler de « réglages avant le scrutin » ; c’est-à-dire, du « partage des postes administratifs et politiques entre partisans de Ouattara et de Bédié ; du partage des richesses du pays entre militants du RHDP » ? (P. 62). Et cela, comme on dit à Abobo-derrière-rails, ça peut le tuer !

Tiburce Koffi, n’en est pas à une contradiction près, dans cet opuscule. Ainsi, quand il fustige « L’appel de Daoukro » et la candidature unique qui y est suggérée, il note (page 29) : « Dans son principe, la candidature unique n’est pas une option erronée ». Il en parle, figurez-vous, comme d’un « acte de génie politique » (P. 98) ! Il révèle même que « travailler en équipe », fait partie des ultimes recommandations qu’Houphouët, le Sage de Yamoussoukro, aurait fait aux continuateurs de son œuvre. Lors qu’il traite l’appel de Daoukro de « non-sens », on le surprend à écrire : « Le bon sens exige même qu’ici, l’on s’entende autour d’une figure charismatique à positionner pour la conservation du pouvoir. Et, à l’analyse, Alassane Ouattara a le profil et la posture adéquate pour répondre à cette équation » (P. 31). Alors, il faut savoir ! Cet appel de Daoukro : un « non-sens politique » ou un « acte de génie politique » ? Aujourd’hui, Tiburce abhorre le principe de la candidature unique, dans le même instant où il se plaît à rappeler qu’il fut, hier, au nombre des « Néo-Houphouétistes» qui ont suggéré la « candidature unique au sein du RHDP, dans le contexte de la présidentielle d’octobre 2010 » (P. 33).

Cinq ans après, il a changé d’avis sur la question ; c’est son droit. Il ne dit pas franchement, pourquoi ! Les raisons qu’il expose, sont trop légères, contradictoires, hors de logique, pour donner à saisir sa pensée profonde. Mais, il ne faut pas être grand clerc en science politique ou en décryptage de la pensée inconsciente, pour cerner le motif réel de ce revirement. Surtout quand on lit ceci, à la page 34 : « Fort des idéaux de rassemblement et de paix qui ont toujours fondé son action citoyenne et politique, Charles Konan Banny surtout n’eut de cesse d’en appeler le RHDP à l’union autour d’un candidat charismatique pour éviter tout schisme au sein de la famille des houphouétistes ».

Ah bon ? S’agit-il du même Banny, l’ex-Gouverneur de la BCEAO, ex-Premier ministre et ex-président de la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation (CDVR) ? Celui-là même qui a, récemment, déchiré l’appel de Daoukro et s’est déclaré candidat à la présidentielle d’octobre 2015 ? Alors, tout s’éclaire, n’est-ce pas ? Entre 2010 et 2015, la donne majeure qui change tout de la vision commune à Tiburce et à Banny, quant au thème de la candidature unique au sein du RHDP, c’est l’ambition nouvelle du second de briguer le poste de Président de la République sous la bannière du PDCI-RDA. Et, Bédié et Ouattara n’ont pas à contrarier cette noble ambition-là, avec la « parole erronée » de Daoukro, ce « Didiga politique », cette « métaphysique de la déraison » (P. 58).

Tiburce nous demande, à nous les Ivoiriens, de secouer nos « mémoires ankylosées par les médias de l’intox » (P. 56). Alors, secouons-les et remémorons-nous l’interview qu’il avait donnée, en 2010, à un journaliste ivoirien établi à Paris, Axel Illary. A l’heure où, se disant menacé par les milices de Gbagbo, il avait trouvé refuge dans la capitale française. Cette interview éclaire, sans plus de doute, la connexion entre Tiburce Koffi et Charles Konan Banny. Le journaliste lui demande s’il ne regrette pas que Charles Konan Banny n’ait pas été candidat, à l’élection présidentielle de 2010. Il répond : « (…). Non, il n’était pas possible à M. Banny de faire acte de candidature. Cela aurait effectivement causé des fractures au sein du PDCI ». Le journaliste revient à la charge : « L’année dernière, il a pourtant tenté de forcer…». Réponse de TK : « Non. Il ne voulait pas de ça. Et il m’avait largement expliqué pourquoi il ne fallait pas le faire. (…). Oui, l’année dernière, il a été accusé d’avoir voulu évincer Bédié pour être le candidat du PDCI. En réalité, c’est nous, ses partisans, qui avons monté toute cette histoire de Banny qui veut être le candidat du PDCI. Nous voulions le forcer. Et nous l’avons fait sans son avis, et à son insu. Il n’a pas été content de nous, mais il nous a protégés ». On a tout compris, n’est-ce pas ?

« A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », rappelle Tiburce Koffi au Président Ouattara qu’il accuse de vouloir tricher ; car, mentionne-t-il, « c’est tricher que de chercher à se faire élire sans adversaire de poids – par conséquent, de manière hautement antidémocratique » (P. 61). Parce que, relève-t-il, « dans l’état actuel de la vie politique ivoirienne », il n’y a que le RHDP qui soit à même d’offrir « une corbeille de candidats crédibles, au prochain scrutin ». Des candidats crédibles et de poids, devant qui Ouattara pourrait gagner sans entamer sa « crédibilité » et son « prestige international », analyse-t-il, on n’en trouve qu’au RHDP. Pas au FPI, « actuellement diminué et affaibli » (P. 64), encore moins dans « le reste des bataillons de l’opposition (…) animé par des politiciens de circonstance, affamés et sans moyens de financer une campagne électorale d’envergure nationale » (P. 65). Et s’il ne faut en citer qu’un, au nombre de ces candidats crédibles et de poids, eh bien, on citera… Charles Konan Banny ! Ainsi donc, si l’on suit bien Tiburce, le candidat Ouattra devrait, pour être « crédible » et garder intact son « prestige international », susciter, au sein des formations politiques adverses, d’autres candidats « de poids », pour l’affronter ! Ahurissant !

Et pourtant, Tiburce décrit le président Ouattara comme « un homme de chantier ; qui donne le meilleur de lui-même à ce pays sien ; digne collaborateur et héritier légitime de Félix Houphouët-Boigny, dont il tient sa passion pour les grands travaux » (P. 76). L’ex-directeur de l’INSAAC manie même l’encensoir : « Sur le plan des enseignements, Alassane Ouattara nous aura indiscutablement (ré) éduqué à la culture du travail, au respect des engagements pris envers le peuple, et à la ponctualité sur le chantier » (105). Ce n’est pas tout ; lisons encore ces mots, à la page 108 : « Je reste convaincu que, ce que le Président Ouattara a réalisé en moins de trois années d’exercice du pouvoir exécutif, relève presque du prodige, quand on réalise combien nous avons été sevrés de défis de construction nationale de grande envergure pendant près de deux décennies ».

Vous avez dit contradiction, incohérence ? Au total donc, reconnaît Tiburce Koffi : Ouattara a bien travaillé, mais, il doit partir, céder la place, au terme de ce premier mandat ! Tant pis, si la Constitution ivoirienne lui donne la latitude d’en briguer un second et dernier ! Parce que, prophétise le poète, « notre pays a besoin de se réconcilier avec les donnes de la normalité politique en matière d’élection » (P. 80). Du reste, conclut-il en sa curieuse logique : « Les peuples ne reconduisent pas toujours et forcément un chef qui a bien travaillé » (P. 81). Vous y comprenez quelque chose, vous, à cette logique tiburcienne ?

Une forme de regret dans le ton, celui qui dit « Non, à l’appel de Daoukro», dépeint ainsi la présidence d’Alassane Ouattara : « En seize années de règne d’Henri Konan Bédié et de Laurent Gbagbo, la Côte d’Ivoire n’a pu connaître un tel bond qualitatif dans ce domaine ! Et je me dis que, si Ouattara avait été là seize années plus tôt, Abidjan en serait peut-être aujourd’hui à son septième pont, son dixième échangeur ; Abidjan aurait été doté d’un gigantesque aéroport international (…). Et tout le pays aurait été équipé d’infrastructures respectables ! » (P. 104). C’est beau, n’est-ce pas, d’être un intellectuel doublé d’un poète dont la mission est d’éclairer les princes et les masses ?

En jouant à celui qui lit dans la pensée d’autrui, Tiburce Koffi prête au président Ouattara, à la page 104, l’interrogation intérieure suivante : « Si je ne suis pas là, qui d’autre pourrait continuer la belle oeuvre ? » Pensez bien qu’on est là, dans le registre de l’imagination et d’une idée prêtée à quelqu’un, une supposée réflexion intérieure ! Mais, comme si le chef de l’Etat avait ainsi réfléchi pour de vrai, à haute voix, et que l’écrivain l’eût entendu (de ses oreilles), il s’indigne de la sorte, au détour du prochain paragraphe : « C’est l’interrogation de trop qu’il n’aurait pas dû se poser, car ce type d’interrogation conduit toujours les dirigeants politiques dans une spirale de tentations absurdes et regrettables : rester le plus longtemps possible au pouvoir et par tous les moyens… » Effarant, non ? Tiburce n’écrit pas, « qu’il ne devrait pas se poser », pour rester dans la supposition ; mais bien, « qu’il n’aurait pas dû » ! D’un ton tranchant, qui affirme que l’autre a, effectivement, pensé cela ! Quand je vous parlais de procès d’intention ?

En laissant à son imagination le soin d’élaborer une politique-fiction d’un cru douteux, Tiburce Koffi voit dans l’option de la candidature unique, un « piège tendu au président Ouattara ». Un piège, selon lui, « aussi fin que grossier », qui relève d’une « terrifiante dialectique », ainsi traduite : « Il faut reconduire Alassane Ouattara pour que nous ayons la paix ! » (P. 67). Et cette thèse, à l’en croire, s’inscrit dans « trois réseaux de significations possibles et non exclusives » (P. 68). Première signification : « Alassane Ouattara mettra le pays à feu et à sang s’il n’est pas réélu pour le mandat 2015-2020 ! » Deuxième signification : « Alassane Ouattara est le seul garant de la paix dans ce pays. Seul lui peut contenir le péril de déstabilisation qui pèse sur la Côte d’Ivoire. Alors, redonnons-lui le pouvoir. » Troisième signification : « C’est Ouattara qui a détruit ce pays. Punissons-le en lui infligeant une sanction utile : qu’il reconstruise ce qu’il a détruit. » Machiavel, soi-même, n’aurait pas prêté un tel développement au prince Bédié !

La ‘’retraite politique’’ ! Voilà, selon Tiburce, ce qui convient à Ouattara, ici et maintenant ! Après Bédié et Gbagbo, il reste, énonce l’auteur du Mal-être spirituel des Noirs, « le dernier du trio infernal qui a conduit la Côte d’Ivoire dans la fournaise », l’a plongée dans un « cycle maléfique » (P. 107). Oui, soutient l’intellectuel, même s’il a mis les Ivoiriens au travail, changé le visage du pays en un rien de temps par des travaux tous azimuts, Ouattara doit partir ! Pour que la Côte d’Ivoire entame, croit-il, « un cycle nouveau, avec des hommes nouveaux et de nouvelles espérances » (P. 108)!

Un nouveau cycle ? Sûrement, parce qu’il s’agit d’une affaire de générations. Et celle des trois figures marquantes de notre vie politique nationale de l’après-Houphouët (Bédié, Gbagbo et Ouattara), s’effacera effectivement quand l’actuel chef de l’Etat quittera la politique. Mais ces trois personnalités-là ne constituent pas un « trio infernal » ou « maléfique ». Ce sont, simplement des ego forts ; surdimensionnés, diraient certains. Individuellement, ils ont la stature d’hommes d’Etat. C’est le sort qui a voulu qu’ils soient de la même génération ; comme il arrive que, dans une même période de temps, une équipe nationale de football regroupe trois ou quatre joueurs d’exception, à même d’assumer, chacun, le rôle de capitaine. Quand c’est le cas, généralement, les décennies suivantes ne proposent aucun joueur de très grande envergure au football de ce pays.

Oui, donc : Ouattara quittera la scène politique, un jour ; et, avec lui, la génération de nos leaders majeurs de l’après-Houphouët. Lui, fixe ce jour, à l’échéance du second mandat qu’il sollicite du peuple ivoirien ; c’est-à-dire en 2020. Second mandat que la Constitution lui permet de briguer, du reste ! Il n’a pas encore achevé son premier mandat, que, déjà, Tiburce et ses « Néo-Houphouétistes» d’amis, le soupçonnent, que dis-je, l’accusent, de vouloir « accaparer », « s’éterniser au pouvoir » ! Quel acte a-t-il posé, qui permet de se fonder dans cette créance ? Une telle attitude, porte un nom : procès d’intention !

De nouveaux hommes ? Certes, au rang de ceux (du parti à l’éléphant, le PDCI) qui se sont, pour le moment, avancés vers le podium de la prochaine présidentielle, il y a KKB ; encore « jeune », avec ses 50 ou 60  printemps ! Mais Charles Konan Banny ! Mais Essy Amara ! Des hommes nouveaux ? Quel est le critère déterminant de leur « nouveauté » ? Ils n’ont jamais pris part à un scrutin présidentiel, c’est cela ? Et les Ivoiriens devraient, pour cette seule « prouesse », se détourner d’un président qui a fait des prodiges, en moins de trois ans, et se trouve en position de faire encore mieux, dans les années à venir, pour confier leur destin à des novices ?

De nouvelles espérances ? Quelle démagogie ! Quelle vaine rhétorique ? J’aimerais bien que Tiburce Koffi m’en cite une, de ces nouvelles espérances qui éclaireraient, enchanteraient, le coeur des Ivoiriens, avec la candidature de Charles Konan Banny ou d’Essy Amara, ou même leur avènement au pouvoir ?

Par l’idée, de « retour à la normalité politique », Tiburce Koffi entend une chose en trois séquences : 1. Elire un chef réellement désiré et choisi par le peuple ivoirien. 2. Un chef qui ne soit le porte-parole d’aucun groupe ethnique dont il serait le Zorro. 3. Un chef pour tous, un chef de tous, au service de tous. (P. 80). Ceci, pour lui, constitue « l’enjeu essentiel de la présidentielle d’octobre 2015 ». Et, à ses yeux, Ouattara ne peut pas rentrer dans ce schéma, pour la bonne raison que ce dernier est le candidat du RHDP. Or, constate TK, « la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui se résume à la prospérité et à l’arrogance des membres du ‘’Rassemblement des Houphouétistes pour le Développement (sic) et la Paix’’ (RHDP) et leurs seuls alliés, sous un fond ethnique aussi inconfortable qu’inquiétant ». Et de relever, amer, que « c’est le règne de deux groupes ethniques les plus représentatifs de l’électorat ivoirien : les gens du nord (Malinké et Sénoufo) et ceux du centre, de l’est et du sud (notamment les Baoulé et les Agni) » (PP. 19-20).

De l’avis donc de Tiburce Koffi, le président de la République, Alassane Ouattara, en plus de celle de membre de la coalition du RHDP, souffre de la tare d’appartenance aux deux « groupes ethniques les plus représentatifs de l’électorat ivoirien » ! Deux groupes ethniques, renfermant (seulement) les gens du nord, ceux du centre, de l’est et du sud ! Quelle grave injustice, ne voilà-t-il pas là, faite aux gens de l’ouest, qui manquent dans ce décompte ? C’est d’un ridicule !

Mais, on ne doit pas en rire, parce que l’intellectuel évoque, ici, un thème grave, explosif même : celui de l’ethnie, dans le champ politique ! Et moi, qui croyais que la classe des intellectuels ivoiriens à laquelle j’appartiens, avait fait son aggiornamento, sur la question de l’ethnie en politique ? Moi, qui croyais, qu’après les tourments que le corps social ivoirien, dans son ensemble, avait endurés en surfant, justement, sur des thèmes aussi explosifs que celui-là, notre intelligentsia œuvrerait à édifier les masses, à les détourner de ce genre de considérations improductives et dangereuses ! Quoi ? Ces thèmes, ces considérations, figureraient encore dans nos codes de raisonnement, à nous, intellectuels d’Eburnie ?

Dans une analyse hâtive, empreinte d’émotion, Tiburce Koffi accuse ceux qu’il qualifie de « trio infernal », Bédié, Gbagbo et Ouattara, d’avoir introduit la violence dans la vie politique ivoirienne. Trio infernal ? On peut, croyez-moi, se montrer plus reconnaissant envers des personnalités qui font de vous leur collaborateur, vous honorent de leur considération et, parfois, de leur familiarité ! Des êtres infernaux, Bédié, Gbagbo et Ouattara ? Si Tiburce Koffi l’atteste, alors qu’il nous autorise à penser qu’il doit y avoir de la parenté, entre ces politiques et lui. Car, n’est-ce pas, on ne comprendrait pas autrement qu’un saint (lui) serve avec autant de « conviction », d’une saison à l’autre, des suppôts de Satan ?

Présidentielle d’octobre 2015 : Non à l’appel de Daoukro. Un livre hâtivement élaboré ? On peut le dire. Car, que d’incohérences, que de paradoxes, que de contradictions, n’y recense-t-on pas ! Incohérences, paradoxes et contradictions, amenés par une logique que notre raison peine à cerner : celle qui veut, que l’on sonne la charge, gratuitement et ingratement, contre un président qui réalise des prodiges en moins de trois ans, met le peuple au travail et respecte les engagements qu’il a pris avec lui ! Ne voilà-t-il pas là, le vrai « Didiga», la vraie « métaphysique de la déraison » ?

S’il se définit comme un « citoyen libre », on peut se demander si Tiburce n’est pas un homme sous influence ? Ce qu’on lit, de sa plume, aux pages 82 et 83 de l’ouvrage, fonde cette interrogation : « Un jour où je lui exprimais mon désir de voir Alassane Ouattara être reconduit à la tête du pays, pour la qualité du travail d’intérêt général qu’il a accompli en un temps record, Mme M. Cissé, amie d’une relation qui m’est chère, et apparemment acquise à la cause du Président Ouattara, m’a dit textuellement ceci : Tiburce, arrêtez de croire et de faire croire autour de vous que sans Ado, la Côte d’Ivoire s’effondrera. Jésus est mort, le christianisme lui a succédé. Mahomet est mort, l’Islam est vivant et prospère plus que jamais ! Houphouët- Boigny est mort, la Côte d’Ivoire est là, debout et toujours fière. » Et notre « intellectuel et citoyen libre », de s’extasier : « Quelles réflexions pleines d’enseignement ! »

Quelle influençabilité, plutôt, suis-je, moi, tenté de dire ! Parce qu’on ressent, nettement, en le refermant, que ce livre, Présidentielle d’octobre 2015 : Non à ‘’L’appel de Daoukro, porte à très forte dose l’influence de deux personnes sur l’auteur. D’une part, cette dame, M. Cissé, qui, agacée, énonce des plates évidences ; et, d’autre part, un politicien, membre du PDCI-RDA, qui, hier, en 2010, a plaidé la candidature unique au RHDP, en faveur d’Alassane Ouattara, et s’y oppose, aujourd’hui, avec vigueur, parce que, lui-même, convoite le fauteuil présidentiel. Mais il y a peut-être, là-dedans, une once de « cri du cœur» ; l’auteur l’avoue, du reste, dans sa conclusion (P. 111). Cri du cœur, d’un homme qui se plaint de n’avoir plus les attentions de ses « aînés », Bédié et Ouattara ; surtout, le second, qui lui aurait ôté le verbe de la bouche, en se refusant désormais à entendre, sa « Dialectique du Prince et du Conseiller » qu’il publiait dans Fraternité Matin (P. 113).

Pour finir sur une note plus légère, rectifions une chose, des assertions de Tiburce Koffi, quant à l’expression : « c’est ignanfougnable ». A l’INSAAC, on l’emploie abondamment et Tiburce s’en amuse. Mais, contrairement à ce qu’il croit et écrit, à la page 121, cette expression n’est pas nouvelle, chez nous. Déjà, dans les années 90, je l’entendais dans la bouche d’une amie mienne, Fatou Coulibaly (où es-tu, princesse Fat Coul ?). Et, elle n’est pas inspirée « par les sonorités du mot gnanfou-gnanfou (…) qui semble vouloir dire « n’importe quoi ». Non, « ignanfougnable», relève de l’idiome malinké, « o té sé ka o gnanfo». Littéralement, « on ne peut pas en dire le sens » ; on ne peut l’expliquer. Et donc, dire « c’est ignanfougnable » (l’expression a été francisée, comme le nouchi en a la pratique), revient à dire : « c’est inexplicable ». Voilà !

Après avoir livré mon analyse sur l’opuscule de Tiburce Koffi, je ne me déroberai pas au devoir citoyen de donner mon avis, sur ce message d’Henri Konan Bédié, dit « Appel de Daoukro ». Personnellement, avec la disparition du quotidien indépendant 24 Heures, en 2008, je m’étais volontairement astreint au silence, quant aux sujets d’ordre politique ; ayant eu le sentiment que depuis l’apparition du concept de « l’ivoirité », en 1993, jusqu’à cette date de 2008, j’avais donné, via mes chroniques hebdomadaires, d’abord à Le Jour puis à 24 Heures, plus que mon écot dans les débats d’intérêt général qui ont agité mon pays, la Côte d’Ivoire. Ces débats, sur cette période qui coïncide avec les crises successives dans lesquelles le pays s’est trouvé enlisé, étaient presque tous des débats politiques. Ils étaient malsains, ces débats. Comme celui de « l’ivoirité», qui discriminait et mettait d’un côté, les « vrais Ivoiriens » et de l’autre, les « faux Ivoiriens » ; encensait et promettait les honneurs et la régence aux « Ivoiriens 100%», tout en vouant aux gémonies et à la servitude, les « Ivoiriens de circonstance ». Ils étaient vains, ces débats. Comme celui du « Tout Sauf Ouattara » (TSO), qui déniait à l’ancien Premier Ministre d’Houphouët-Boigny, la nationalité ivoirienne et toute ambition de postuler à la présidence de la République de Côte d’Ivoire. Ils étaient fallacieux, ces débats. Comme celui des conjonctions de coordination, Et / Ou, qui mettait les Métis ivoiriens à la périphérie de la Constitution et de la Nation ivoirienne.

Et ces débats étaient, pour moi, autant de combats. Que, j’ai combattus sans haine ni mépris ; sans devoir faire allégeance aux « blancs » de droite, ni aux « rouges » de gauche. Guidé, seulement, par ma conscience du bien et de la positivité ; mon désir viscéral de fraternité, d’intégration ; et mon humanisme. Est-il utile de le noter, mes prises de position, mes réflexions hebdomadaires, qu’elles s’appelassent Questions de temps Le Jour) ou Chroniques citoyennes 24 Heures), donnaient, invariablement, dans le bon sens, célébrant, à rebours des fureurs et folies ambiantes, la cohésion sociale, le sens de la mesure, le discernement, l’union, la solidarité et l’intérêt général. Et mon livre, Echos de la République du Zouglou(Tome 1), publié en 2012, aux Editions Balafons, en porte le témoignage.

Ainsi, après environ deux décennies de réflexions sur la place publique et dans les médias, j’ai eu comme une overdose de politique. J’ai eu le sentiment d’avoir fait le tour de la question ; surtout, d’écrire… en vain. De prôner la mesure, dans un environnement qui célébrait la démesure ; d’en appeler au dialogue et à la fraternité, dans une société qui criait au fratricide, avec une fureur jouissive. Aussi, avais-je décidé de ne me consacrer qu’au fait culturel, de l’ordre de mes affinités d’homme de lettres, de journaliste et d’écrivain. J’ai alors créé mon journal à moi, Zaouli, lui forgeant une ligne éditoriale exclusivement orientée vers la culture, les arts et les lettres. C’était en octobre 2012.

Aujourd’hui, sans avoir varié de posture – je reste « à équidistance des partis politiques », comme dit de lui-même, Tiburce Koffi, citant l’ancien gouverneur de la BCEAO, Charles Konan Banny –, je veux sortir de mon silence, pour m’inscrire dans ce « débat d’intérêt national », ce « débat large et sain » que Tiburce appelle de tous ses vœux autour de « L’appel de Daoukro ». Et ce débat, je l’engage, pour ce qui me concerne, à travers les colonnes de mon journal, Zaouli, alors que Tiburce Koffi a engagé le sien, par le biais d’un livre. Le faisant, je suis serein et ne crains pas les cris indignés de ceux qui objecteraient que, « Foua a trahi sa parole de ne parler que de culture dans Zaouli. Le voici, qui traite de politique, dans ce magazine dit ‘’des arts et lettres’’ ! » A cela, je pourrais opposer ma liberté de citoyen et mon devoir d’implication dans tout débat d’intérêt national ; mais il m’est plus aisé de dire que j’agis, ici, selon l’habitude que nous avons, à Zaouli, de présenter à nos lecteurs, les ouvrages qui paraissent, en Côte d’Ivoire et ailleurs, et de leur proposer nos analyses critiques. Justement, parce que nous sommes un magazine… des arts et lettres !

Oui, « en tant que citoyen libre de mon pays, et surtout en tant qu’écrivain et intellectuel ayant pris une part active et non négligeable (sans forfanterie) dans le débat et même le combat politique ivoirien de ces quinze dernière années », j’entends, ici, donner mon point de vue quant à ce « débat d’actualité », portant sur « L’appel de Daoukro ».

Pour moi, il n’y a pas à dire : l’appel de Daoukro, est un acte de haute responsabilité politique et citoyenne, de la part du président du PDCI-RDA. C’est le message d’un homme conséquent et cohérent avec lui-même… et l’on peut oser le mot, d’un sage. Car, après qu’il a appelé les militants du PDCI-RDA, ainsi que ses « parents » du pays baoulé, à voter pour Alassane Ouattara, à la présidentielle de 2010 ; après qu’il a vu les prodiges que celui-ci a réalisés en moins de trois ans à la tête de l’Etat ; après qu’il n’a eu qu’à se féliciter du respect du partenariat de co-gestion du pouvoir, qu’ils avaient passé, dans le cadre du RHDP, Henri Konan Bédié n’allait, tout de même pas, retiré son soutien à Alassane Ouattara, pour l’élection présidentielle de 2015 ! Cela relève du bon sens. Les présidents Bédié et Ouattara sont favorables à la pluralité des candidatures, à cette présidentielle d’octobre 2015. Ils ne s’en sont d’ailleurs jamais cachés et le disent, en toutes circonstances. Ils n’empêchent aucun autre parti politique, aucune autre coalition politique de faire bloc, eux aussi, et d’oeuvrer à valider, en leur sein, une candidature unique. De lancer, à leur tour, leur « Appel de… » Le Front Populaire Ivoirien (FPI) a, n’est-ce pas, son « Appel de Mama », pour la candidature unique de Laurent Gbagbo ? Qui empêche les autres partis de l’opposition d’en faire de même ? C’est le jeu politique. Tout simplement !

Il appartient, Bédié, à une autre génération, celle de la fidélité à la parole et de l’honneur. C’est vrai, c’est un homme ; comme son jeune frère, Ouattara. Et par le passé, des divergences, des ambitions individuelles, les ont opposés, l’un à l’autre. Violemment, peut-on même ajouter. Mais, en personnes intelligentes, ils ont su aplanir leur mésintelligence, dépasser l’opposition initiale de leurs ego, pour s’inscrire dans la concorde et le souci de l’intérêt de la nation. Qui plus est, ils se sont réconciliés sur la tombe de Félix Houphouët-Boigny, leur « père spirituel », à tous les deux ! En la cité de la paix, Yamoussoukro. Et, c’est toute la Côte d’Ivoire qui tire profit de leur entente, de leur nouvelle démarche apaisée. Car, l’homme en faveur duquel Bédié suggère l’unanimité de vote des électeurs de la coalition politique du RHDP, ne démérite pas, dans l’immense tâche de reconstruction du pays. Une tâche d’autant plus colossale, que la Côte d’Ivoire sort d’un traumatisme et d’un immobilisme de près de deux décennies. Redisons-le encore une fois : l’appel de Daoukro n’a pas pour vocation d’éteindre le débat et les ambitions, ni au PDCI, ni au RHDP, encore moins dans les autres cénacles politiques du pays. C’est peut-être le lieu, ici, de dire un mot particulier sur « Le Sphinx de Daoukro» ; en guise d’hommage, et pour souligner la pertinence et le poids de son action, au service de la paix en Côte d’Ivoire. Oui, s’il a connu hier, à la tête du pays, une régence controversée, Henri Konan Bédié, a posé, au cours des quinze dernières années de notre vie nationale, des actes d’une noblesse exceptionnelle : réconciliation avec Ouattara, sous le « regard » d’Houphouët ; appel en direction du PDCI-RDA et du peuple baoulé, à voter pour Ouattara, en 2010 ; solidarité de refuge, à l’Hôtel du Golf, auprès de Ouattara, lors de la crise postélectorale ; et, tout récemment, l’appel de Daoukro. Et ces actes, on peut le dire sans flagornerie, ont rehaussé la stature de l’ancien chef de l’Etat à une dimension heureuse de génie tutélaire, pour les Ivoiriens.

Oui, Bédié et Ouattara ont eu raison de faire la part du feu ; raison d’évacuer leur inimitié des années 90. Ils ont sûrement réalisé combien cette inimitié avait coûté à la Côte d’Ivoire. Et ils ont raison, aujourd’hui, de préserver et de perpétuer l’entente, la synergie et la gestion heureuse et apaisée de ceux qui gagnent. Pour le bien de tous. Fidèles, en cela, aux recommandations du Père de la Nation. Est-ce bien raisonnable, comme le fait l’ancien directeur général de l’INSAAC, de leur reprocher de fraterniser, à cette heure, sous prétexte que, dans un passé récent, ils se sont combattus ?

Pour ma part, sans être de leurs militants, je préfère de beaucoup voir Bédié et Ouattara filer le parfait amour, comme en ce moment. Pour une raison bien simple. De 1993 (date de la mort du Père de la Nation) à 1996, j’ai été du bataillon de ses fidèles de l’Ecole de Vie Alpha*, qui accompagnaient Touré Aboubacar Senior (ancien journaliste à la RTI), sur les plateaux de la radio Fréquence 2, pour présenter son émission, « Mystères ». Paul Dokui, le responsable d’alors des antennes à Fréquence 2, nous appelait « la tribu ». L’émission commençait à minuit (double zéro !) et s’achevait à 1 heure du matin. Et ce, tous les jours de la semaine. Houphouët était mort. Et, déjà, deux de ses « héritiers », deux de ses « fils » les plus chers (Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara), sur qui son espérance de mourant s’était portée pour continuer, la main dans la main, son œuvre, s’abîmaient dans une féroce animosité. Et Touré Aboubacar Senior, de sa posture de médium, d’intermédiaire entre le visible et l’invisible, n’avait de cesse d’alerter les intéressés et les Ivoiriens, sur les graves périls que ce combat fratricide susciterait à la nation ivoirienne. « Dites à Bédié et à Ouattara, s’écriait alors Touré, de son ton libre et franc, que l’âme de Félix Houphouët-Boigny n’est pas en paix, à cause de leurs palabres ! Qu’ils arrêtent ce jeu malsain, parce que les forces maléfiques du chaos, sont lâchées en ce moment ; et elles ne manqueront pas de profiter de la situation ! »

Les enregistrements-témoins de ces mises en garde, existent encore, dans les archives de Fréquence 2 comme dans celles de l’Ecole de Vie Alpha. Nul n’a entendu cet appel ; et les forces maléfiques du chaos ont fondu sur la Côte d’Ivoire, générant des événements terribles, dramatiquement proches et objectivement corrélés, qui ont meurtri le pays : coup d’Etat de décembre 1999 ; avènement au pouvoir de la Refondation, en 2000 ; rébellion du 19 septembre 2002 ; et crise postélectorale de 2010.

Aujourd’hui – Dieu merci, pourrait-on dire –, les deux « fils spirituels » de Félix Houphouët-Boigny œuvrent, la main dans la main, dans le tempo des valeurs chères au « Père de la Nation » : la paix et la concorde. Ils bâtissent le pays. Leurs yeux et leurs cœurs voient la même chose : le bonheur de l’homme ivoirien, la prospérité de la Côte d’Ivoire. Les mêmes finalités que l’on reconnaissait, hier, à l’action politique d’Houphouët. On peut croire que l’âme de celui-ci, est désormais en paix, depuis que ses héritiers gèrent solidairement le pays. Et, ici comme à l’extérieur, nombreux sont les gens à penser que le RHDP, ce consensus pour gouverner et bâtir, est la meilleure chose qui soit arrivée à la Côte d’Ivoire, depuis la disparition de Félix Houphouët-Boigny.

Il est temps de conclure. Au total, on retiendra qu’à travers ce livre, « Non à l’appel de Daoukro», Tiburce Koffi , du ton impertinent qu’on lui connaît, s’indigne de ce que l’option prise par le président Bédié de suggérer, au PDCI et au RHDP, la candidature unique du président Ouattara, pour la présidentielle d’octobre 2015, ne l’ait pas été en faveur de son champion, Charles Konan Banny. C’est son droit le plus absolu de soutenir ce grand banquier, serviteur appliqué de l’Etat. Mais, alors, il n’avait qu’à écrire un vibrant « Manifeste pour la candidature de Charles Konan Banny» !

Dans le souci d’innover, sans doute, Tiburce Koffi a nommé « Médiations », les chapitres de son livre. Quand on sait que la méditation se rapporte à une réflexion profonde, intense, le moins que l’on puisse dire, c’est que notre confrère s’est fourvoyé dans son choix de mots. Au vu de la légèreté de son propos. Mais, du moins, a-t-il eu le mérite d’user de sa liberté d’expression et de ton ! Ce ton franc et impertinent dans lequel on devine l’émoi du « révolté permanent » ». Et sans lequel, Tiburce ne serait pas… Tiburce !

• Ecole de Vie Alpha (EVA) : école initiatique, sise à Cocody Deux-Plateaux et fondée, dans les années 70, par Touré Aboubacar Senior, anciennement journaliste à la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI). Inspirés d’un humaniste positif, non dogmatiques et non sectaires, les enseignements de l’EVA appellent l’élévation de la conscience humaine vers la conscience divine. Axés sur la tolérance et l’amour universel, ils s’évertuent à aider le progrès humain de l’âme, par l’application et l’observance des valeurs ancestrales traditionnelles africaines (VATA), en lien avec les valeurs ancestrales traditionnelles universelles (VATU).

Source: Zaouli de février 2015