Ce qu’elle dit des cas Hubert Oulaye, Dano Djédjé, et Koua Justin 

Fille de l’ancien ministre de l’Agriculture et ponte du Front populaire ivoirien, Désirée Douati assure le porte-parolat du Collectif des femmes des détenus de la crise post-électorale (Cofed). Mlle Douati a, elle-même, été arrêtée puis relâchée, à deux reprises. Elle évoque, avec L’inter, les conditions de vie des prisonniers et plaide pour leur libération. 
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Désirée Douati, Porte-parole du Collectif des femmes des détenus

Quelles missions votre collectif s’est-il assigné ?

C’est un collectif qui regroupe les femmes de détenus. On y retrouve naturellement les épouses des détenus, mais plus largement, les sœurs et les mères des personnes dé- tenues en Côte d’Ivoire depuis la fin de la crise post-électorale, c’est-à-dire depuis le 11 avril 2011. L’objectif majeur est de lutter pour le respect des droits de nos parents injustement incarcérés. Le collectif regroupe environ 150 personnes qui partagent la même douleur d’avoir un proche en détention politique.

Comment vous est-il venue l’idée de lancer une telle association ?

L’idée est née le 31 octobre 2012, lorsque nos parents ont été enlevés de la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan vers une destination inconnue. Ce jour-là, Mme Blédou, la mère d’un détenu, a décidé de réunir les femmes dans l’intention de faire respecter les droits des personnes incarcé- rées. Il n’est pas normal que l’on arrive dans une maison d’arrêt et que l’on sorte un prisonnier sans aucun mandat. Le but premier était de mettre fin aux déportations. Dans un second temps, lutter pour le respect de leurs droits, et surtout pour leur libération.

Combien sont-ils, vos époux et proches qui sont incarcérés ?

Il y a, à ce jour, exactement 394 personnes qui sont détenues. 48 d’entre elles ont été déjà condamnées dans le cadre des procès en assises ou à la suite de procédures diverses.

Parvenez-vous à rendre visite à vos proches dans les prisons ?

Ce n’est pas toujours évident. Mais, nous arrivons à leur rendre visite, notamment à ceux qui sont à la Maca et à l’Ecole de gendarmerie. Ce n’est pas évident parce qu’il n’est pas aisé pour une femme, dont le mari est sans salaire et qui, elle-même, ne travaille plus, de se rendre à Séguéla, Man, Toumodi ou bien à Bouna.

A quand date votre dernière visite aux détenus ?

Notre dernière visite date d’hier (jeudi 4 juin 2015, ndlr), aux détenus de la Maca.

Avez-vous rencontré des personnalités telles que Lida Kouassi, Assoa Adou ?

Il faut signaler que notre collectif est apolitique. C’est vrai qu’on a pu voir le ministre Lida, le ministre Assoa Adou et le ministre Dogbo Raphael, mais pas en tant qu’autorités politiques, mais plutôt en tant que des pères de famille. Nous voyons également des personnes que le grand public ne connaît pas forcément et qui sont incarcérées illégalement depuis près de quatre ans. Je prendrai un exemple au hasard, Diomandé Marius, que peu de personnes connaissent. Ou encore M. Bléka, en prison depuis trois ans. Nous voyons tous les prisonniers, y compris le sous-préfet Kaphet Aimé, incarcéré depuis août 2012, administrateur civil en poste à San-Pedro au moment de son arrestation et qui est rentré à la Maca avec sa tenue de commandement. Du jamais vu.

Etes-vous satisfaite de leurs conditions de détention ?

Nous ne sommes pas satisfaites de leurs incarcérations. S’agissant des conditions de détention, on ne peut jamais en être satisfait quand on sait qu’en Côte d’Ivoire, un prisonnier politique est traité sans égard, ni pour ses droits, ni pour sa condition humaine. Nous trouvons, d’ailleurs, la détention de nos parents abusive. Dans le droit pénal international, la détention préventive est de dix-huit mois maximum. Mais, des personnes sont incarcérées depuis trois ans. C’est illégal! Pour nous, ces personnes doivent être mises en liberté provisoire, à l’instar de tous les cadres politiques, qui ont bénéficié de cette mesure.

A qui pensez-vous, en particulier, en parlant de liberté provisoire ?

Il faut rendre à tous les détenus politiques, leurs libertés confisquées afin que la Côte d’Ivoire évolue vers la vraie réconciliation.

Votre collectif a mené des actions en faveur des détenus. Avec quels résultats ?

Depuis 2012, nous avons mené différentes actions sur le plan politique et diplomatique. Nous avons rencontré les autorités en place.

Nous avons fait des grèves de la faim, des marches, des sitin. Aujourd’hui, nous continuons ce que nous avons commencé, à savoir les négociations. Nous n’avons aucun pouvoir, ce sont des négociations que nous engageons. Il faut dire que notre bilan est acceptable, car de 800 personnes détenues, nous en sommes à 394. Nous y avons apporté notre contribution. Les déportations et les enlèvements dans les prisons se sont estompés. Les organisations des droits de l’homme accordent désormais une forte attention aux détenus politiques.

Avez-vous été reçue par des chancelleries ?

douaty-enft-0Nous avons été reçues par la représentante spéciale du secrétaire général de l’Onu en Côte d’Ivoire, la division des droits de l’homme de l’Onuci et par les différents experts indé- pendants. Nous avons été re- çues également par différentes ambassades, dont l’ambassade de France. En outre, nous avons été reçues par les Ong de défense des droits de l’homme parmi lesquelles Amnesty international, la Lidho et la Croix -Rouge. Nous remercions toutes les organisations qui, à travers le Cofed, soutiennent les détenus, particulièrement la représentante spéciale du secrétaire général de l’Onu en Côte d’Ivoire ainsi que la division spéciale des droits de l’homme de l’Onuci. Nous aimerions que le pouvoir libère tous les détenus politiques dans un bref délai car 300 prisonniers d’opinion, c’est énorme pour un pays qui se réconcilie et qui, par conséquent, doit se reconstruire. Il faut libérer tous les détenus.

Avez-vous entrepris des démarches afin de rencontrer les détenus qui se trouvent hors d’Abidjan ?

Nous arrivons à les rencontrer. Mais, comme je vous l’ai indiqué, c’est assez compliqué, surtout pour des femmes sans moyens, les salaires étant bloqués, les comptes parfois gelés. Il n’est pas facile pour une femme de payer le transport pour se rendre à Séguéla alors qu’elle n’arrive même pas à nourrir ses enfants. Mais, nous avons de leurs nouvelles. Sur le cas de Séguéla, il y a une particularité : cinq personnes qui y sont incarcérées ne figurent sur aucun fichier judiciaire. Ces détenus sont Hountalley Yoa, N’guessan Badia, Okou Alain, Sommonde Kenabo et Kapet Landry. Ils ont observé une grève de la faim, au mois d’avril sans que cela ne change quelque chose à leur situation. Ils ont été arrêtés le 04 mai 2011, et depuis, ils sont en prison. Lorsqu’ils cherchent à s’informer auprès du juge de Séguéla, il leur est demandé de s’adresser à Abidjan. Ces détenus n’ont pas le moral, et leur état de santé ne cesse de se dégrader. Ils ont le sentiment d’être incarcérés pour rien.

Des personnalités du camp Gbagbo ont été récemment incarcérées, notamment les ministres Hubert Oulaye, Sébastien Dano Djédjé et l’ancien patron des jeunes, Justin Koua. Avezvous de leurs nouvelles ?

Les membres du collectif ne les ont pas encore rencontrés. Les familles biologiques, en revanche, ont pu les voir. Nous avons donc de leurs nouvelles, via leurs familles biologiques. Je souhaite indiquer que pour moi, le camp pénal de Bouaké s’apparente à un camp de torture pour un prisonnier politique. Lorsqu’on interdit au détenu de faire de la lecture, c’est de la torture intellectuelle. Les visites ne sont jamais libres. M. Koua est isolé. Lorsqu’il a des visites, il est surveillé. A la Maca, ou dans les autres maisons d’arrêt, les détenus arrivent à avoir un peu d’intimité lorsqu’ils reçoivent leurs parents. Ce n’est pas le cas à Bouaké. Lorsque Koua Justin reçoit de la visite, il y a des gardes qui le surveillent.

Qu’en est-il d’Hubert Oulaye ?

On l’accuse de complicité d’assassinat de soldats de l’Onuci, en 2012. Mais, il n’était pas en Côte d’Ivoire en 2012. Mieux, cette accusation ne lui avait jamais été notifiée, et aucun mandat d’arrêt n’avait été lancé contre lui puisqu’il se trouvait en exil. Une fois en Côte d’Ivoire, il vaquait normalement à ses occupations, jusqu’à ce que la crise éclate au Fpi. Par ailleurs, lorsqu’on lance un appel aux exilés leur demandant de rentrer, c’est, me semble-t-il, dans un esprit de réconciliation. Mais, si l’on demande aux exilés de rentrer et que dès leur retour au pays, ils sont arrêtés, c’est qu’il y a problème. Mieux aurait valu, dans ces conditions, rester en exil.

Et le cas Dano Djédjé ?

Dano Djédjé est victime d’une accusation fantaisiste et rocambolesque. Mais, à écouter son épouse, on ne peut que s’inquiéter de son état de santé. C’est le lieu d’ailleurs d’informer l’opinion publique nationale et internationale du danger qui plane sur tous les détenus politiques, dont une grande proportion connaît aujourd’hui des problèmes de santé que l’Etat refuse de prendre en charge. Ce qui est désolant, c’est que les autorités refusent à certains détenus qui le souhaitent, de se rendre dans les centres hospitaliers à leurs propres frais. A titre d’exemple, nous avons à Séguéla, M. Ali Gbizié, qui est mourant. A la Maca, M. Ehivet Simon Pierre n’est pas loin de devenir aveugle. Il faut que cela change. Là on emprisonne des personnes âgées de plus 60 ans, qui ont forcé- ment des maladies dues à l’âge telles que la tension et le diabète. Tout ça, c’est à quelle fin? Que recherche le pouvoir, au final? Tuer les Ivoiriens en les emprisonnant, ou les réconcilier ? Avec l’oppression, on ne peut obtenir de cohésion.

Par Kisselminan COULIBALY

Source : L’Inter N°5098 du Mercredi 10 Juin 2015