“M. Ouattara et le Rdr n’ont jamais été demandeurs de « l’Appel de Daoukro. »”

 alassane-ouattara-et-amadou-gon-coulibaly

Koffi Kouadio Jules-Tiburce, écrivain et journaliste ivoirien, a regagné son pays après trois années d’exil politique en France. C’est à bord d’un vol régulier d’Air France qu’il est arrivé, le jeudi 18 janvier, à 20h10, heure d’Abidjan. Parti le 29 décembre 2014 en vacances de fin d’année et du nouvel an, auprès de son épouse et de ses enfants aux États-Unis, il y apprend le 31 décembre, par le biais de sa fille qui consultait les réseaux sociaux, son limogeage du poste de directeur général de l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (Insaac). Déconseillé par plusieurs sources de rentrer au pays à cause du climat jugé hostile à son encontre suite à la publication du livre ”Présidentielle d’octobre 2015 : Non à l’appel de Daoukro”, sorti en novembre 2014, Tiburce Koffi choisit de solliciter l’asile en France, lors d’un voyage dans ce pays, le 2 juin 2015. Cet asile, à l’entendre, a été fructueux. Cinq livres écrits, dont deux déjà sortis :”En rencontrant Godot”, et ”L’Itinérant”, un roman philosophique qui sera en librairie dès la semaine prochaine, à Paris. Côté art, Tiburce Koffi a enregistré un album musical de 12 titres, option smooth jazz et jazz funk, à sortir bientôt. Resté critique sur les sujets de l’actualité ivoirienne, Tiburce Koffi a été approché en France par les autorités nationales qui lui ont demandé de mettre un terme à son exil. Après hésitation, l’ex-Dg de l’Insaac a accepté de rentrer. Avant de prendre son vol pour Abidjan, il s’est ouvert en exclusivité à notre rédaction.

M. Koffi Kouadio Jules-Tiburce, écrivain et journaliste ivoirien, ex DG de l’ INSAC et conseiller du président de l’Assemblée nationale SEM Guillaume Soro

M. Koffi Kouadio Jules-Tiburce, écrivain et journaliste ivoirien, ex DG de l’ INSAC et conseiller du président de l’Assemblée nationale SEM Guillaume Soro

Tiburce Koffi, vous mettez fin à votre exil. Pourquoi ?

Le retour au pays natal a toujours été inscrit dans le parcours de tout exilé. L’exil n’est pas un cas d’apatridie. Et il vient toujours un moment où on retourne au pays. Les miens y sont. J’ai des devoirs envers ceux que j’ai laissés là-bas. Et puis ce n’est pas contre mon pays que j’étais en conflit, mais avec des personnes ou, plus précisément, une manière de gérer certaines questions cruciales du pays.

N’avez-vous aucune appréhension en rentrant au pays, aussi bien sur le plan sécuritaire que sur le plan professionnel ?

Je n’ai vraiment aucune appréhension sur ces plans en rentrant en Côte d’Ivoire. Relisez toutes mes interviews qui datent de l’après-avril 2016. Le ton était déjà à l’apaisement. Parce que la Haute autorité avait pris contact avec moi par le biais de notre ambassadeur à Paris, Sem Charles Gomis. Nous nous sommes parlé. C’est un grand diplomate, certes, mais surtout un monsieur sérieux, avec de l’écoute et plein d’attention. C’est même par son entremise que le climat d’apaisement s’est installé pour de bon entre Abidjan et moi.

Justement, vous avez échangé avec le chef de l’État, pendant votre séjour. A-t-il été donc question de votre retour, lors de la rencontre ?

Je n’ai pas le droit de continuer de vous cacher l’effectivité de cette rencontre. Je rechignais à le faire parce que la Haute autorité elle-même n’a pas communiqué sur ça. Mais je constate qu’il y a eu des fuites depuis. Oui, le président de la République a bien voulu distraire un peu de son temps pour me recevoir et m’entendre. C’est encore le lieu pour moi de lui exprimer, de nouveau, le respect que j’éprouve pour lui. Ce fut une rencontre mémorable, chargée surtout d’élégances de sa part. Il m’a même demandé de lui parler du fond du cœur. Et c’est ce que j’ai fait, en lui exprimant mes déceptions et les raisons de mes fureurs qui ont abouti à mon livre conflictuel et criminalisé « Non à l’appel de Daoukro. » Il m’a attentivement et patiemment écouté, avec une rare courtoisie de la part d’un grand chef. Puis il a dit qu’il m’a compris, et il m’a demandé de rentrer au pays car il n’y avait aucun danger contre moi et qu’il n’y avait plus aucune raison que je ne participe plus au redressement du pays. Evidemment, là où il n’était pas d’accord avec moi, il me l’a signifié avec fermeté. C’est un homme de caractère et de rigueur. C’était la première fois que je le rencontrais. En fin de compte, nous nous sommes entendus et compris. Alors, je lui ai donné mon accord pour rentrer au pays, le temps pour moi de me mettre en règle avec l’autorité française qui a abrité ma demande d’asile, et aussi d’achever certains travaux académiques et de création, je suis un écrivain. A présent c’est fait, je peux rentrer.

Avec du recul, croyez-vous que votre exil était nécessaire ?

Évidemment. On ne s’exile pas par fantaisie. Je n’étais pas en foire. L’exil est une véritable épreuve physique, morale et spirituelle. Aujourd’hui je suis bien placé pour affirmer que c’est une étape initiatique inévitable et utile dans le parcours de tout militant pour des causes sérieuses. Les contes et légendes universels abondent de ces récits d’exil d’où l’on revient toujours enrichi d’expériences et prêt à affronter toute adversité. En réalité, ma vie a toujours été traversée de ces épreuves : la prison, la déportation à Séguéla, de longs séjours à l’étranger pour me mettre à l’abri de la furia des hommes politiques. Et cela depuis les années 1980. Mes parents, mon épouse et nos enfants sont presque habitués à cette vie. Mais, cette fois-ci, l’épreuve a été plus rude, du fait de l’âge. Je n’ai plus mes 30 ou 40 ans. Il y a un âge où de telles difficultés affaiblissent forcément le corps, même si elles fortifient l’esprit. Dans tous les cas, les dividendes ne sont pas négligeables. Ces moments difficiles m’ont permis de savoir quels sont mes vrais amis, et de mesurer, une fois de plus, l’importance de la famille.

Vous rentrez au moment où l’appel de Daoukro, qui a valu votre exil, bat de l’aile dans la continuité de sa mise en œuvre. Cela vous inspire-t-il un commentaire ?

C’est un sujet qui ne m’intéresse plus. Après tout, je ne suis pas un militant du Pdci. Je leur ai dit dans mon livre que le pouvoir ne se donne pas ; ne s’est jamais donné. C’est le Pdci seul qui en est arrivé à croire que le pouvoir d’Etat était un gros bonbon qu’on se partage entre gamins friands de sucreries. M. Bédié a écrit dans son « Appel de Daoukro » qu’il va créer un parti unifié appelé « Pdci-Rdr ». Oui, vous avez bien lu : c’est écrit dans ce parchemin « Pdci-Rdr », donc en évacuant le sigle Rda qui est la mémoire et le testament historique de Félix Houphouët-Boigny ! Et le Rdr attend maintenant qu’il crée le Pdci-Rdr ! Pourquoi tardent-ils tant à créer un tel machin ? Alassane Ouattara et le Rdr attendent tranquillement que le Pdci se fasse hara kiri pour le réduire définitivement à « l’état de vestiges », comme l’a toujours envisagé le Rdr. Je précise que c’est Djéni Kobina qui avait décliné en ces termes la mission du Rdr, et non moi. M. Ouattara et le Rdr n’ont jamais été demandeurs de « l’Appel de Daoukro. » Alors qu’on arrête d’emmerder le président Ouattara avec des revendications farfelues. Et puis voilà près de deux décennies que la Côte d’Ivoire vit sans le pouvoir Pdci, et elle ne s’en porte pas plus mal. On est fatigués avec leur histoire comique d’alternance. J’espère que ce pays va générer un dirigeant jeune et audacieux qui va balayer tous ces emmerdeurs et mangeurs impénitents qui croient que la manne de l’Etat est faite pour leurs besoins de jouissance. La fable dit que c’est toujours le troisième larron qui emporte le gain de la querelle. On n’est pas loin de ce scénario qui, je l’avoue, me ferait énormément plaisir.

Parlant de jeune et audacieux, on sait que votre exil vous a beaucoup rapproché du président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro, à qui l’on attribue certaines ambitions. Serez-vous à ses côtés sur le terrain ?

J’ai rencontré, pour la première fois, aussi de ma vie, M. Guillaume Soro à Paris, en juillet dernier. Nous nous sommes parlé, nous nous sommes compris. J’ai été agréablement surpris par sa forte personnalité et la cohérence de son discours politique. Je crois qu’une amitié, qui a vite atteint le niveau de la fraternité, est en train de se construire entre lui et moi. Un mur de méfiances et de rejet nous avait séparés tout au long des années où notre pays avait sombré dans le désordre et la démence ; et son nom avait une mauvaise résonance à mes oreilles. Le temps est passé. Et, en respect de la mémoire de mon maître Zadi, qui est aussi le sien, nous nous sommes, enfin, rencontrés. Et on s’est vraiment et franchement parlé, d’homme à homme, sans faux-fuyant. Il ne passe plus à Paris sans me rencontrer, et il trouve toujours le temps de s’enquérir de ma situation à Paris. A l’instar du président Ouattara, il m’a demandé de mettre fin à l’exil et de regagner le pays pour servir. Je reste persuadé que ce monsieur a une âme de dirigeant. Et qu’un jour, les portes de la haute consécration politique s’ouvriront à lui, et de manière méritoire, car le pouvoir échoit toujours à celui qui sait le conquérir et non à celui-là qui attend tout bonnement qu’on le lui donne. Et, qu’on l’aime ou pas, on est obligé de reconnaître qu’il sait conquérir le pouvoir, et qu’il s’est construit une surface médiatique et une onde de sympathie et d’espoirs qu’aucune personnalité ivoirienne, mise à part le président Ouattara, ne détient.

Vous seriez donc prêt à soutenir Guillaume Soro en 2020.

Ecoutez, la classe d’âge politique de l’après-Houphouët, composée de Bédié, Ouattara et Konan Banny, achèvera forcément son cycle en 2020. Ma génération, celle des sixteen, qui devait leur succéder, n’a pas pu dégager un leader charismatique capable de remporter des suffrages à échelle nationale. Poltronne ou trop intéressée par la réussite financière et sociale, elle a laissé le terrain politique à la génération Soro, et s’est fourvoyée dans des compromissions et des actes d’abdication qui la disqualifient, en fait, dans la course au pouvoir. 2020, en cas de retrait du président Ouattara, sonnera l’heure de l’arrivée au pouvoir de la génération Soro. Ce n’est donc pas d’un soutien que je vous parle, mais d’une lecture réaliste et prospective.

En dehors de Ouattara et Soro, vous auriez rencontré aussi beaucoup personnalités ivoiriennes durant votre exil. Est-ce vrai ?

Oui ! La ministre Anne-Désirée Oulotto, le Premier ministre Jeannot Ahoussou Kouadio, le ministre Cissé Bacongo, le maire Noël Akossi Bendjo, notre ambassadeur Charles Gomis, le consul Haïdara, la députée Yasmina Ouégnin, le ministre Gnamien Konan, entre autres. Tous se sont montrés d’une remarquable amabilité à mon égard ; et chacun d’entre eux a œuvré à altérer le climat conflictuel et les méfiances qui parasitaient mes rapports avec le pouvoir. A tous, j’aimerais saisir vos colonnes pour leur dire merci du fond du cœur, surtout à l’ambassadeur Gomis, un monsieur à la conversation délicieuse. Je n’oublierai pas non plus de citer le ministre et ami Maurice Bandaman. Côté cour, cette crise nous a opposés aux yeux du public ; mais côté jardin, elle nous a beaucoup rapprochés. Trop de choses nous lient pour qu’on en arrive à des déchirements irréversibles pour un banal parchemin comme mon « Non à l’Appel de Daoukro » qui, dans une démocratie moderne, n’aurait effarouché aucun dirigeant ! Un intellectuel est, par essence, un contestataire, mais ce n’est pas un diable pour qu’on cherche à lui réserver un autodafé dès qu’il n’est pas d’accord avec le pouvoir. Maurice Bandaman et moi sommes des écrivains ! Et rien que cette passion que nous partageons a fini par vaincre les méfiances d’hier. Et oui, je vous l’apprends, Maurice Bandaman a œuvré à mon retour. Au total, je suis en passe d’être le symbole de la Côte d’Ivoire réconciliée. Et, en retour, j’aimerais donner beaucoup de moi pour faire avancer ce processus de réconciliation nécessaire. Il y a encore tant d’exilés à faire rentrer. Ma dernière note de remerciements va à l’endroit de M. Joseph Kouamé Kra, Pca de Sucaf. On ne dit pas publiquement merci à un membre de la famille qui peut estimer avoir fait son devoir d’aîné ; mais lui mérite vraiment que je le fasse.

Quel est l’agenda de Tiburce Koffi dès son retour en Côte d’Ivoire ?

D’abord rencontrer le président Ouattara et lui dire merci pour les moyens qu’il a dégagés en vue de mon retour au pays. Je n’opère pas dans l’ombre, moi. Le président Ouattara a pris totalement en charge les moindres frais occasionnés par mon retour. Un peu en compensation de ce que m’aura coûté cette épreuve. Il avait promis de le faire, et il vient de le faire. Je n’ai pas à cacher cela aux Ivoiriens. Un homme public doit des explications au public. C’est à ce prix qu’on a la confiance du peuple. Le président Ouattara avait promis de prendre des dispositions pour me faire revenir au pays, le moment venu. Et il a tenu parole. Qu’il reçoive ouvertement et solennellement mes mots de gratitude. La seconde tâche, c’est aller m’incliner sur les tombes d’êtres chers disparus en mon absence ; des frères et cousins, des amis : notre aîné Adrien, mon cadet immédiat Thomas, mes cousins Christophe Gaully et Blaise Kouakou ; et, au titre des amis, François Konian-Banny, Paul Dodo et Henri Amouzou. Tous étaient des êtres chers. Et puis, après cela, aller aux Usa retrouver mon épouse et mes enfants. Ma fille s’est mariée récemment, en mon absence mais avec mon plein accord ; et je suis papi. Grande envie de voir mon petit Noahn, que je ne connais que sur viber ! Le reste de mon temps sera constitué de mes occupations classiques : l’écriture, l’art, le journalisme, le tennis et, pourquoi pas, la politique. C’est bien pour ça que j’ai connu l’exil, non ? A présent, oui, je rentre franchement en politique.

Pour soutenir Alassane Ouattara ?

Je l’ai toujours soutenu. Je vous dis que je n’agis pas dans l’ombre, moi. Quand je soutiens, je le fais à visage découvert. Quand je ne suis pas d’accord ou plus d’accord, je le dis aussi, à visage ouvert et à plume, sans concession. C’est clair, aucun Ivoirien n’a oublié l’énergie que j’ai déployée en 2010-2011 pour soutenir M. Ouattara. Même dans mon « Non à l’Appel de Daoukro » que des abrutis avaient satanisé, je l’ai soutenu. D’obscures manigances ont disqualifié ce livre que l’actualité réhabilite. Vous savez, les textes des écrivains habités finissent toujours par triompher des surdités alentour. Vous ne pouvez savoir le nombre de courriels que je reçois chaque jour pour me féliciter, aujourd’hui, de ma clairvoyance dans ma prise de position ferme contre cet Appel absurde. Mais je n’ai que faire d’une raison qui cause préjudice et malheur à mon peuple. J’aurais voulu avoir tort. Hélas, la raison est souvent têtue.

Si l’occasion vous était donnée, à ce retour d’exil, de dire un mot à chacun des Ivoiriens et même aux acteurs politiques, que leur diriez-vous ?

Une chose toute simple : d’arrêter les querelles monotones, stupides et improductives, et de se mettre ensemble pour accompagner le président Ouattara dans ce second mandat, et l’aider à le réussir. Il s’agit du pays. Nous avons expérimenté les cris de fureurs, les injures et offenses à nos chefs d’Etat ; nous avons expérimenté l’opposition violente et sans concession avec l’alliance Fpi-Rdr et son cortège de marches pour paralyser le pays, le boycott actif et, en apothéose apocalyptique, le coup d’Etat. Nous avons expérimenté la rébellion générée par la mauvaise distribution du butin du coup d’Etat entre les factions putschistes que furent le Rdr, le Fpi, le Pps et les mutins. Nous avons vu comment la rébellion a plombé le mandat de Laurent Gbagbo et paralysé le pays pendant près de dix ans. Nous avons expérimenté la guerre qui a souillé la terre de ce pays jadis réputé pour sa haute culture de la paix. Nous avons vu où tout cela nous a menés. Expérimentons à présent la seule chose que nous n’avons pas encore expérimentée et dont nous nous méfions inutilement : l’usage du bon sens. Et ce bon sens dit que l’entente et la solidarité dans le bien donnent la paix. La paix procure sécurité, tranquillité et prospérité. A l’opposé, les mésententes génèrent la guerre qui ruine. Le fauteuil présidentiel ne peut accueillir qu’une seule paire de fesses, pas plus abondantes que de raison d’ailleurs. Deux années seulement nous séparent du prochain rendez-vous électoral. Faisons tout pour sauver ces deux années. Ce n’est pas impossible. Si nous sortons de ces deux années sans difficultés majeures, la Côte d’Ivoire prendra réellement son envol. Pour ce qui me concerne, je suis rentré au pays, comme me l’a demandé le président Ouattara, pour servir. Il va sans dire que ce ne sera pas pour jouer au trouble-fête, et le contrarier. Et je ne trouve aucun inconvénient à soutenir son action jusqu’à la fin de son mandat. Que cela soit clair.

Interview réalisée à Paris par Blaise Bonsie

 Source : Eden Bégé