Côte d’Ivoire : Observation descriptive du processus ivoirien d’émergence (Première Partie)

Par Pierre Aly SOUMAREY

Nous avons décrit précédemment (Partie I) le processus qui nous a conduit à l’émission des premiers signaux de l’émergence de globalisation, en précisant ses étapes, ses caractéristiques, ses modalités d’évolution et de manifestation, ses conditions d’apparition, son objet immédiat et ses conséquences à court et moyen terme. Nous avons pu souligner à cette occasion l’intervention, le rôle, la volonté et la place de l’État dans le processus pour corriger ses faiblesses, déséquilibres et réguler le marché. En effet celui-ci s’est assigné à lui-même un objectif social aussi audacieux qu’au plan économique, en essayant de réduire la pauvreté, le chômage et de répondre davantage aux besoins et aspirations des populations, tout en poursuivant la transformation structurelle de notre économie et de notre société. Nous tenterons de faire ressortir l’essentiel de cette entreprise de transformation et d’identifier les signaux qu’elle émet, pour vérifier s’ils correspondent à ceux de l’émergence. Ceci nous permettra d’évaluer et de qualifier le phénomène que nous observons, en distinguant entre réalité, mythe, impression, déformation et intoxication. Pour tout observateur averti, l’émission des premiers signaux de l’émergence est un évènement majeur, introduit dans l’actualité par l’atteinte de certains indicateurs structurels et la satisfaction de certains critères de performance. Qu’on y croit ou le reconnaisse ou non, est un autre problème. Mais qu’on refuse de le mentionner ou qu’on nie sa réalité n’est ni honnête, ni scientifique comme attitude. Il convient de rappeler aussi que la situation actuelle que nous constatons, critiquons ou vantons procède d’une antériorité, d’une continuité et d’une évolution (progression ou régression, novation, création, transformation). C’est sous l’angle de cette dernière catégorie que nous essayerons d’appréhender les principaux signaux de l’émergence de transformation (l’équation fondamentale de l’économie est la satisfaction des besoins), et non sous un aspect comparatif (mesure de l’évolution).

L’émergence de transformation

A – L’évolution de la situation socio-économique globale sur la dernière décennie

L’économie ivoirienne demeure l’une des plus dynamiques du monde (4ème). Le PIB réel par tête d’habitant a augmenté de 32 % en 2018. À ce rythme de progression, la Côte d‘Ivoire pourrait bientôt rejoindre le groupe des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure, si sa trajectoire de développement économique et social se maintenait à la même cadence dans les prochaines années à venir. Dès lors, la progression du revenu par tête d’habitant est réelle en Côte d’Ivoire. C’est sa répartition qui est très inégale. Une croissance plus inclusive est essentielle pour pérenniser la croissance de l’économie, car les ménages qui sortent de la pauvreté (classes moyennes en général) consomment et investissent davantage, ce qui a pour effet de stimuler la demande. Le défi à relever à ce niveau est de parvenir à générer une croissance de meilleure qualité (gains de productivité du travail, mécanisation de l’agriculture et valorisation des chaînes de valeur, mutations technologiques dans les modes de production) et mieux partagée pour permettre une mobilisation sociale en faveur du processus et aux populations de mieux s’y reconnaître (avantages comparatifs).

Néanmoins, dans tous les classements qui font autorité dans le monde, tant de la part des institutions spécialisées de développement que de la part des instituts d’études et de recherche, la Côte d’Ivoire accompli dans tous les domaines des progrès significatifs. Son économie est jugée « en bonne santé » et la plupart des critères indicatifs de performance et des repères structurels sont atteints dans sa gouvernance et la mise en œuvre de ses programmes « Sur la dernière décennie, la Côte d’Ivoire a fait le plus beau parcours sur les 54 États africains. Une progression remarquable qu’il convient de saluer à sa juste valeur » Nathalie Delapalme, Directrice Exécutive, Fondation Mo Ibrahim. Ainsi, elle passe du 41ème rang en 2008 au 22ème rang en 2017, selon le Rapport de l’IIAG 2018, elle améliore encore son rang dans le Rapport 2019 de « Doing business » de la Banque Mondiale en occupant la 8ème place des pays les plus réformateurs au monde. En 2018 elle passe de la 139ème à la 122ème place sur les 190 économies du monde étudiées par cette institution. Ce bon prodigieux est un signe encourageant pour la compétitivité de son économie (souplesse et qualité du support juridique de l’activité, libre concurrence, stimulation du secteur privé, démantèlement des monopoles, maitrise de la Dette). Ensuite, sur la base de la croissance rapide de son PIB (8% /an) et de l’importance de son volume, elle occupe en 2017 la 91e place mondiale, juste derrière le Turkménistan, et devant la Bolivie, et la 13ème place Africaine. À titre de comparaison, la Belgique se situe à la 25e place mondiale. Enfin, elle progresse toujours, mais beaucoup plus lentement, dans les autres classements faisant intervenir plus largement le social et le facteur humain. Ainsi, s’agissant de l’indice de perception de la corruption dans le monde de « Transparency International », elle se classe en 2017 seulement à la 103ème place sur 180 pays, contre la 154ème place en 2011. De la même façon son faible indice de développement humain (IDH) de 0,474en 2017 place le pays à la 170e position mondiale comme en 2010 sur 190 pays et 35ème position africaine sur 53 pays, à cause d’un système de santé encore très faible et de statistiques non actualisées qui datent pour la plupart de 2015.

Dès lors, la Côte d’Ivoire peut se prévaloir à l’extérieur d’une image positive due à ses performances remarquables, son progrès et la crédibilité de sa gouvernance (faible écart entre ses prévisions et ses réalisations, atteinte de tous les critères pertinents et des repères structurels dans la tenue des engagements, et l’exécution de ses programmes, gestion des affaires globalement satisfaisante, malgré des efforts à faire). Cependant, la question persistante du bénéfice des fruits de cette performance reste toujours posée et la perception de ce progrès par les populations reste très faible. En effet, ces chiffres sont encourageants, mais pas suffisants pour entraîner une transformation aussi rapide que celle de la croissance. Et si ces performances ne changent pas structurellement notre économie et la vie de la majorité des Ivoiriens, elles perdent leur sens. La préoccupation du Gouvernement est de 7 ordres, maintenir la force de la trajectoire actuelle dans la durée tout en réduisant son déficit budgétaire, ensuite renforcer la dynamisme de l’économie par une industrialisation accélérée et une transformation massive de nos richesses et une mutation technologique des modes de production, enfin mieux partager les fruits de la croissance et faire des facteurs endogènes le moteur de celle-ci tout en réduisant la dépendance à l’extérieur. On ne développe pas un pays , on se développe, car sans développement endogène, l’illusion n’est pas loin.

B – La transformation structurelle de notre économie

La transformation de la structure du PIB est le premier signal de l’émergence de transformation de la Côte d’Ivoire. En effet, le secteur secondaire, composé d’activités de transformation de produits agricoles, de raffinage pétrolier, de construction et d’industries extractives , qui contribuait pour 25 % du PIB en 2015 contre 23 % en 2010, a connu un accroissement substantiel de 7,3% en 2018, après une hausse spectaculaire de 15, 8% en 2016, portant ainsi sa part prévisionnelle dans la structure du PIB à fin 2018 à 30 %, dont 65 % sont occupés par le secteur manufacturier. Parallèlement elle enregistrait une augmentation de 5,8% des activités du secteur tertiaire, dominé par les services financiers, le transport, le tourisme et d’autres services. Même si la contribution du secteur primaire dans la croissance ivoirienne reste toujours imposante (l’agriculture, représente 2/3 des emplois, 20% du PIB et 50 % des exportations), force est de constater le développement progressif du secteur secondaire et tertiaire dans des proportions significatives. C’est un élément majeur dans la modification et l’amélioration de la structuration de notre économie, qui se détache progressivement de sa dépendance à l’agriculture (cultures de rente, notamment du binôme café-cacao) Il existe un début de transfert effectif des ressources (main-d’œuvre, capital, savoir-faire) vers l’industrie naissante du pays. Le mouvement a vocation à s’amplifier dans les 3 années à venir avec un portefeuille de projets si garni, qu’il nous fait courir un risque de surchauffe. Tout ceci participe de l’émission de signaux. L’émission du second faisceau de signaux de la transformation est l’articulation géographique de l’activité sur l’ensemble du territoire national et sa diversification. La diversification de sa production et de son partenariat est l’une des composantes fortes de la capacité de résilience de son économie.

C- La transformation des conditions de vie des populations et la réduction de la pauvreté

Entre 1985 et 2011 la pauvreté a fortement augmenté, avec un taux passant d’environ 10 % à 51 % de la population. Entre 2012 et 2015, le revenu national s’est accru de 80 % et la Côte d’Ivoire enregistre pour la première fois depuis 40 ans une diminution de son taux de pauvreté. Cette diminution de 51 % à 46,3 % reste néanmoins faible au regard de la situation socio-économiques globale des ménages, notamment en milieu rural (56,8% de pauvres), avec le même niveau quantitatif de pauvres qu’en 2008, soit environ 10,7 millions de personnes avec moins de 750 francs CFA par jour (CF Perspectives économiques en Côte d’Ivoire, Banque Mondiale, Fev 2019). Non seulement il y a inversion de la courbe pour la première fois, mais le rythme de régression du phénomène est conforme aux standards internationaux relatifs à la capacité d’un état à pouvoir réduire la pauvreté dans son pays (1 % par an). Selon la théorie des standards nous serions à un taux de 41-40 % en 2020 (-1×5=-5 % par rapport à 2015).

Le Gouvernement semble avoir opté pour une amélioration de la qualité de vie des populations, plutôt que pour une redistribution directe plus importante en numéraires, en essayant d’assurer la couverture de leurs besoins primaires : nourriture, logement, eau potable, énergie, éducation, santé. Aussi, dans chacun de ces secteurs les progrès sont remarquables, avec deux chantiers phares la santé pour tous (Le Gouvernement poursuit le déploiement de la Couverture Maladie Universelle (CMU)) et l’école pour tous pour briser le cercle générationnel de la pauvreté. Cet axe de son action mobilise d’énormes ressources (35 % du budget affecté aux dépenses pro-pauvres et le Programme Social du Gouvernement 2019 est d’une enveloppe de 1,000 milliards).
a) – Depuis 2012, l’offre d’éducation a été continuellement renforcée (Recrutement de près de 20,000 enseignants entre 2010 et 2019, construction de 4,000 nouvelles classes par an dans le primaire et le pré-scolaire, 40 collèges modernes dont 10 de proximité, 1 lycée de jeunes filles, 3 universités). Cette augmentation combinée à la réduction des coûts de scolarisation ont contribué à l’amélioration du Taux Net de Scolarisation à l’école primaire, qui passe de 72,9% au cours de l’année scolaire 2012-2013 à 91% en 2016-2017. L’école obligatoire sera une réalité dans les toutes prochaines années si nous poursuivons l’effort sur cette lancée.
b) – Le taux d’accès à l’électricité (Population vivant dans des localités électrifiées/ Population totale) est d’environ 74,1% en 2018. À fin 2017, nous étions à 4 600 localités électrifiées sur 8 530 contre 2847 localités à fin 2011. En conséquence, la puissance installée a augmenté de 56 % entre 2011 et 2018 pour atteindre 2 200 M W. La couverture en électricité rurale est également passée de 33 % à 54 % de la population rurale ( BAD, Perspectives économiques en Afrique (PEA) 2019).
c ) – Au plan de l’auto-suffisance et de la sécurité alimentaires d’importants efforts sont déployés pour la production, la desserte et la commercialisation des produits vivriers. Exemple, pour une consommation de 1,900,000 T annuelle la production locale de riz a atteint1.3400,000 T en 2014 contre 982,000 en 2012 soit une hausse de 36 %. La tendance qui se poursuit devrait nous conduire à l’équilibre autour de 2020/2021.

Je pourrais poursuivre ainsi point par point pour démontrer, non seulement une amélioration, mais également une transformation structurelle et qualitative des conditions de vie des populations.

Conclusion

L’émergence promise à l’horizon 2020 (nous sommes dans un horizon et non dans une date) ne se réalisera que dans une décennie et plus, à l’horizon 2030-2035 comme je l’avais dit précédemment, si nous savons maintenir le cap. Il est encourageant et réconfortant de recevoir les signaux avant-coureurs de celle-ci . Ceci prouve que nous sommes dans la bonne direction sous resserve de quelques efforts tant au niveau de la gouvernance (réduction du déficit, suppression des dépenses hors budget, respect des procédures de passation des marchés publics, contraction de la Dette Publique, optimisation et productivité de la dépense publique, etc.) que de quelques corrections au niveau des politiques publiques (constitution d’une masse critique entrepreneuriale locale, création de bassins d’emplois dans l’économie institutionnelle et les chaînes de valeur de l’agriculture, réduction de la dépendance à l’extérieure et d’une imitation servile des modèles occidentaux). Le processus doit s’intensifier et s’améliorer si nous voulons réaliser rapidement notre émergence. Les signes précurseurs de celle-ci nous démontrent également que nous en avons la capacité.

Le Gouvernement doit continuer à assurer la stabilité du cadre macro-économique et budgétaire comme il le fait si bien, à élargir l’assiette fiscale (sous-fiscalisation du secteur informel) et optimiser son recouvrement pour permettre de dégager les ressources additionnelles nécessaires au rattrapage des infrastructures avec toutefois une meilleure répartition géographique de celles-ci et sans avoir à recourir systématiquement à de l’endettement pour le faire, malgré une bonne gestion de la Dette (risque modéré avec 48,6 % du PIB contre une norme communautaire de 70%). Il doit aller au-delà de la dotation du pays en infrastructures de première nécessité, en développant de nouvelles infrastructures innovantes pour rendre l’économie encore plus compétitive , plus fluide, mais aussi plus inclusive au niveau social. La productivité de son Administration Centrale est faible tout comme celle du travail des Ivoiriens inférieure de 30 % à celle des pays émergents. La compétitivité de ses ressources humaines est également très faible pour réponde à une demande qualitative immédiate du marché du travail, dans la perspective de l’émergence. C’est ici que l’apport de la diaspora par une politique d’aide au retour et d’insertion socio-professionnelle, pourra être des plus bénéfiques au pays. Les dépenses en investissement (27% du budget de l’État en 2018) devraient être davantage productives sur la base de critères transparents, objectifs et de performance (Cf. Rapport de la Banque mondiale et du FMI remettant en cause la productivité et la sélectivité de ceux-ci).

Au-delà du climat socio-politique très incertain et sous tension, qui hypothèque les années 2019 et 2020 ( attitude attentiste des investisseurs, tentation électoraliste de dérapage des dépenses publiques dans un contexte budgétaire déficitaire et d’endettement, arrêt temporaire des réformes audacieuses) le changement climatique apparaît comme une nouvelle menace sur la pérennité de l’économie ivoirienne à court et moyen terme, comme la montée du terrorisme dit « djihadiste » qui gronde à nos portes. Dans le rapport « pour que demain ne meure jamais : La Cote d’Ivoire face au changement climatique » publié en 2018, l’alerte sur ce risque a été donné, et nous pouvons déjà en mesurer les premiers effets tant sur le littoral que sur notre pluviométrie.