« Je félicite le camarade Bly Roselin et sa dynamique équipe »

Avant son transfèrement à la Cour pénale internationale et profitant d’un instant de  flottement au palais de justice d’Abidjan-Plateau, Charles Blé Goudé a écrit une lettre dans laquelle il fait des mises au point et rassure ses camarades de lutte. Il y fait l’étalage de sa grande conscience et de sa maturité politique qui désarmera ont à coup sûr ses pires ennemis.

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 « Le COJEP a pour partenaire idéologique le FPI » 

CAMARADES,

Comme vous devez certainement le savoir, le pouvoir a décidé de ma remise à la CPI. Ce matin, 21 mars, ils m’ont conduit ici, au Palais de justice pour donner un vernis juridique à leur décision politique. Cette décision, je le sais jettera à n’en point douter, l’effroi et la détresse dans l’esprit de nos camarades. C’est pourquoi je profite de ce moment pour livrer mon sentiment et vous donner quelques orientations avant mon départ.

CAMARADES,

Au-delà de vous, ce message s’adresse aussi à nos compatriotes qui croient en notre combat et adhèrent à nos idéaux. Autant vous le dire tout de suite : séchez vos larmes! Je pense que la noblesse de notre combat et l’espoir que notre peuple place en nous méritent ce sacrifice. Réjouissez-vous que je sois en vie et que ce transfèrement à la CPI m’extraie des mains de mes geôliers qui, par des méthodes peu orthodoxes étaient en train de me tuer à petit feu, loin des objectifs des caméras des organisations de défense des droits de l’homme. Mes geôliers voulaient me séquestrer en cachette pendant que leur discours officiel faisait croire à l’opinion et aux milieux diplomatiques que j’étais bien traité. C’est pourquoi, la publication d’images levant le voile sur le traitement dégradant, qui pourtant traduit la triste réalité à laquelle j’ai été soumis au quotidien pendant plus de quatorze (14) mois, a provoqué leur courroux ; les obligeant à publier des images enjolivées de moi, qui sont le résultat d’une mise en scène hollywoodienne dans une vaine tentative de vernir la vérité.

Dans l’isolement où j’étais détenu, je n’avais même pas droit à un stylo à une bille, et mes geôliers le savent d’autant que je m’en plaignais tout le temps. Mais, tout cela est à inscrire au chapitre des souvenirs, à partir de ce soir. Je vous écris pour juste restituer la vérité face à la propagande du pouvoir qui tente de servir aux ivoiriens, le dilatoire. Dans tous le cas, je les dénoncerai face au monde entier dès que j’aurai la moindre occasion comme je leur ai déjà dit à la DST. C’est pourquoi je vous demande de n’accorder aucun crédit aux explications sans queue ni tête du ministre de la justice, qui en réalité cachent difficilement la honte d’une autorité à qui a échappé un dossier qui relève de sa compétence. Monsieur Gnénéma cherche les auteurs de la violence à l’université alors qu’il les côtoie tous les jours. Et puis, que vient faire la CPI dans les remous scolaires et universitaires propres à tous les pays ? Franchement !

En politique celui à qui on croit faire du mal en sort toujours grandi 

CAMARADES,

Remettez-vous très vite de vos émotions et mettons-nous au travail. Je considère mon voyage à La Haye comme une mission pour mettre à nu la campagne de diabolisation dont nous avons été victimes. En politique celui à qui on croit faire du mal en sort toujours grandi et acquiert ce que Edgar Morin a appelé « L’intelligence expériencée ». Vue sous cet angle, la politique est une course de fond, un marathon à plusieurs étapes et avec des tournants qui surprennent ceux qui confondent l’étape des points chauds avec la ligne d’arrivée. Acceptons de lire le temps pour ne pas nous laisser surprendre par les intempéries de tout genre. Savoir lire le temps, c’est inscrire nos réflexions et nos actions sur le long terme en refusant de nous laisser séduire par la culture de la vitesse. Je reste toujours convaincu que toute réalité politique est une denrée périssable. Et croyez-moi, mes convictions sont tellement fortes que jamais je ne me laisserai freiner par les humiliations et les épreuves que m’infligent mes adversaires qui pensent s’être débarrassés d’un adversaire politique en agissant ainsi.

L’adversité continuera sous d’autres formes, je vous préviens. Comme il utilisera tous les moyens pour nous diviser casser notre mouvement, le pouvoir utilise aussi la prison comme instrument pour nous ôter le goût du militantisme, nous briser le moral, enrayer nos ambitions et nous faire regretter nos choix idéologiques et politiques. Certains de nos camarades se laisseront entrainer dans ce jeu. Mais ne vous laissez pas émouvoir, c’est le cours de la vie. Ce gendre d’espèces, ces papillons politiques toujours attirés par le nectar, la facilité et qui cherchent à gérer leur quotidien en tournant le dos à leurs convictions, il y en a eu hier, il y en aura toujours, parmi nous. Ils continueront toujours à sécher leur linge là où brille le soleil. Heureusement que leur nomadisme n’a jamais empêché la roue de l’histoire de tourner. Quant à vous, je vous recommande de rester dignes et d’apprendre à souffrir debout. Que les difficultés de la vie ne vous poussent pas à emprunter la voie de la facilité et de la courbette honteuse. Car, le lâche meurt mille fois avant de mourir et qui travaille au soleil mange à l’ombre.

CAMARADES,

Notre salut se trouve dans notre constance et dans la fidélité à nos convictions et à nos objectifs de base. Je laisse entre vos mains le COJEP, notre bébé commun, notre instrument de lutte. Prenez-en soin !

Il est inévitable que des contradictions vous opposeront les uns aux autres : c’est le propre de la vie au sein de tout mouvement de lutte. Je vous exhorte à débattre entre vous, à aborder tous les sujets, sans tabou dans toutes leurs facettes jusqu’à trouver un compromis constructif, et cela dans le seul intérêt de notre lutte commune en mettant sous l’éteignoir les ambitions personnelles, qui si nous n’y prenons garde, risquent de nous exposer au sarcasme de nos adversaires : malheur à celui par qui viendra la division. Tout doit se faire avec le concours de chacun et la participation de tous. N’empêchez jamais un camarade d’exprimer son point de vue, aussi contraire soit-il à le vôtre.

A mi-parcours, je félicite le camarade Bly Roselin et sa dynamique équipe (comité exécutif, les coordinateurs, les présidents de structures spécialisés, les représentations extérieures, les comités de bases et leurs présidents, le comité consultatif, les militants, les militantes), car vous avez réussi à résister à la tempête destructrice de la répression en maintenant allumée la flamme militante du COJEP : ce n’étais pas évident. Je salue aussi la libération du camarade Yavo Martial, président du défunt comité de remobilisation et de redynamisation qui a brillamment réussi à sortir de la clandestinité nos camarades qui se mettaient à l’abri de la machine répressive du régime. Sa constance nous a honorés. J’espère que le camarade Youan Bi Agenor et les autres ne tarderont pas à respirer l’air de la liberté très bientôt. Ensemble nous irons loin !

En parcourant la presse ce matin grâce à ma dynamique équipe d’avocats que je tiens ici à féliciter, J’ai surpris le pouvoir en flagrant délit de « tentative de diviser pour régner », en se livrant à un exercice périlleux et vain de faire passer le FPI et son président, le camarade Pascal Affi N’Guessan, pour responsable de mon transfèrement à La Haye. Ainsi donc, les actes de crimes contre l’humanité, de génocide, de viols ne seraient-ils plus le mobile de mon transfèrement ! Si le ridicule pouvait tuer !

CAMARADES,

Point n’est besoin de vous rappeler qu’en tant que mouvement de gauche socialiste, le COJEP a pour partenaire idéologique le FPI, cette grande formation politique avec laquelle nous subissons les mêmes brimades et la même répression. Evitez surtout de vous compromettre dans les combinaisons politiques sans principe qui ne résistent pas au temps.

Quant à moi, je vais à la CPI pour accomplir mon devoir et faire ma part de lutte. Et je ne crois pas que ma douleur soit comparable à celle de nombreuses familles qui ont perdu des êtres chers, qui ont perdu leur emploi, qui croupissent sous les tentes en exil. Etre leader, c’est aussi porter le fardeau pour tous.

Pour finir, je reste convaincu que faire la paix en côte d’ivoire n’est pas une option, c’est un impératif. Car, les survivants à toute guerre ont un devoir faire la paix. Le traumatisme qu’a subi notre pays est une chose que je ne souhaite à aucun autre pays au monde. C’est pourquoi je vous encourage à ne poser aucun acte qui puisse se mettre au travers du processus de paix en cours.

Cependant, l’on peut faire la paix dans le respect de nos différences idéologiques. Pour moi, il faut un pouvoir qui dirige et une opposition qui critique et propose sans être menacée. C’est à ce prix que notre pays sera une nation citée par les Etats démocratiques. Tel est mon rêve en quittant la Côte d’Ivoire, la terre de mes ancêtres. Sachez que je pars déterminé et quelles que soient les difficultés auxquelles je devrais encore faire face, je sais que je reviendrai parmi vous.

A Bientôt

Charles BLE GOUDE

Président du COJEP

Source: Notre Voie n° 4694 du jeudi 17 avril 2014