Le triomphe de l’image sur le programme de gouvernement : Entre culte du chef et désert idéoligique, les partis politiques africains s’enlisent dans la mise en scène.

 

Par Simplice Ongui
Directeur de Publication
Afriqu’Essor Magazine
osimgil@yahoo.co.uk

Je me suis surpris l’autre jour à fredonner un air de campagne politique. Vous savez, ces chansons entêtantes qu’on entend dans les meetings, sur les places de marché ou dans les bus bondés ? Pas besoin de lire un programme, tout est là : le chef est beau, sage, fort, presque divin. Mieux encore : son visage est sur vos pagnes, vos casquettes, vos gobelets… jusqu’à votre rideau de douche si vous poussez le militantisme à fond. Bienvenue en Afrique subsaharienne, où les partis politiques ont troqué les idées contre des effigies et les débats contre des refrains.

Le culte de la personnalité n’est pas une nouveauté. De Mobutu à Biya, en passant par Gbagbo, Eyadéma, Dos Santos ou encore Ouattara, nos chefs aiment qu’on les aime. Et ils le rendent bien. Ils nous offrent leur sourire imprimé sur du wax, leurs initiales brodées sur des boubous, leur silhouette déclinée en statues. C’est le bal des egos costumés, la parade des demi-dieux.

Mais ce n’est pas qu’une mode kitsch. Ce théâtre permanent de l’adulation puise dans une alchimie perverse entre l’héritage colonial et une réappropriation traditionaliste. On ne suit pas un parti pour son orientation, mais pour son fondateur. Là où les conseils coutumiers permettaient autrefois des contre-pouvoirs, la verticalité coloniale a recyclé le chef en “père de la Nation”, voire en “prophète politique”, guide unique du destin collectif. Le chef d’État devient chef spirituel, et le parti sa cour. Le contre-pouvoir est vu comme un sacrilège. Le militantisme devient folklore. Et la démocratie, un spectacle en boucle où la scène ne change jamais d’acteur.

Culte du chef, nécrose des partis : Quand la vénération supplante la confrontation d’idées dans les démocraties africaines.

La politique, ce n’est pas une chapelle où l’on prie le portrait d’un homme. C’est un champ de confrontation d’idées, de projets et de visions du monde. Mais chez nous, les partis deviennent des chapelles d’un seul fidèle : le chef. Et comme tout autel, il faut l’orner avec des pagnes bariolés, tee-shirts imprimés, slogans simplistes, chants, danses, poèmes. L’esthétique du culte remplace l’idéologie. L’image du leader s’incruste dans le quotidien, du tissu aux discours, des micros aux microsillons. L’artiste n’est plus conscience critique mais griot officiel. Il chante l’éloge là où il devrait dénoncer les dérives. Les médias ? Ils deviennent des ministères de la liturgie présidentielle, chantres de la parole suprême, évangélistes du sourire du chef. Pendant ce temps, les écoles tombent en ruine, les hôpitaux manquent de lits, les routes se transforment en cratères. Mais au moins, le visage du chef d’État orne fièrement les murs des villes.

Le visage du chef, la ruine des idées : Comment la personnalisation extrême du pouvoir vide les partis de leur substance démocratique en Afrique.

Mais soyons sérieux un instant : que reste-t-il de la politique dans tout cela ? Où sont les idées, les projets, les débats contradictoires ? On ne suit pas un parti pour son orientation, mais pour son fondateur. Et malheur à celui qui oserait questionner le « mentor », le « père », le « guide éclairé ». Le contre-pouvoir est vu comme un sacrilège. La moindre voix critique devient blasphème. Et les partis, ces temples vides d’intelligence, deviennent des sarcophages idéologiques.

La démocratie interne ? Étranglée. Le militant ? Transformé en supporteur docile, parfois clientélisé. Le citoyen ? Il espère un t-shirt, une bière ou un billet. Il vote comme on applaudit un concert : sans écouter les paroles.

Et le pire, c’est qu’à la disparition du leader, tout s’effondre. Le parti se fige, se scinde ou se transmue en dynastie familiale. On parle alors de “nécrose démocratique”. Car sans idole, pas d’idéal. Le fétichisme politique tue la pensée. Il assèche le débat. Il fossilise la République.

Il faut que ça cesse. Que les artistes chantent autre chose que la grandeur d’un dirigeant. Que les militants soient plus que des figurants. Que les partis redeviennent des lieux d’intelligence, pas des boutiques à effigie. Qu’on parle programme, bilan, débat, et pas uniquement charisme ou fidélité.

Le pagne, l’icône et le silence : Ode à la disparition du débat dans les temples politiques du culte partisan.

Et puis, entre nous, un peu de pudeur : porter le pagne à l’effigie d’un chef vieillissant sur les fesses d’une militante, est-ce vraiment une preuve de loyauté ? Ou une forme d’aveuglement collectif ?

Rêvons d’un jour où l’on n’aura plus besoin de regarder un tee-shirt pour savoir ce que propose un parti. Un jour où les citoyens choisiront un projet, pas une image. Un jour, peut-être, où les chansons politiques parleront d’éducation, de justice et d’espoir, pas seulement d’un homme qu’on adore jusqu’à l’absurde.

En attendant, je plie soigneusement mon pagne. Il commence à se déchirer, comme la foi que j’avais en certaines promesses. Mais chut. Le chef parle. Et quand il parle, tout le monde se tait. Pas de question, pas de proposition ; mais pourtant, celui-là est en très bonne position sur la liste des radiés de la République depuis cinq ans au moins. Même l’avenir, c’est lui, tant qu’il est en vie.

Chut ! Nous sommes en pleine campagne de collecte des parrainages pour les prochaines élections présidentielles.

Simplice Ongui
Directeur de Publication
Afriqu’Essor Magazine
osimgil@yahoo.co.uk